La manifestation incontournable de l'hiver s'est parée pour sa dix-huitième édition des couleurs russes.  Le public nantais, et d'ailleurs, aura été fidèle puisqu'on enregistre quelque 152 000 billets vendus pour plus de 300 concerts. Un record ! Combien est fascinante sa qualité d'écoute. Elle rejoint l'investissement des nombreux artistes présents, venus des quatre coins de l'Europe, de Russie bien sûr, pour un festival de chant choral.  Parmi une offre plus que généreuse, opérant un choix, on a privilégié la musique de chambre et le piano, panaché les compositeurs, emblématiques et méconnus.Tchaïkovski est, certes, moins admiré dans le domaine chambriste que dans ses œuvres conçues pour l'orchestre.  Mais la veine est tout autant enthousiasmante. Ainsi en est-il du Premier Quatuor op.11, dont l'andante cantabile offre la plus pure mélodie nostalgique. Le Quatuor Prazák, de son jeu racé, en fait un morceau de choix.  Le Trio Wanderer prête au Trio pour piano « À la mémoire d'un grand artiste » un mélange alchimique d'élégiaque et de passionné.  Le Sextuor pour deux violons, deux altos & deux violoncelles, « Souvenir de Florence », dont le musicien dira à sa bienfaitrice, Mme von Meck, l'avoir « écrit avec le plus grand entrain », est joué énergiquement par le Quatuor Modigliani et deux membres du Quatuor Pavel Hass, qui se souviennent aussi que Tchaïkovski voulait que le scherzo

soit facétieux, là où la référence italienne le cède à la manière russe.  Le Deuxième Quatuor de Borodine, classique dans sa facture, offre avec les Prazák, une ligne immatérielle au scherzo, puis une pointe de nostalgie au Nocturne. Le drame, sous-jacent, le dispute à l'élégiaque, sans parvenir à l'emporter.  Avec Prokofiev et son Quatuor n°2, tout est énergie, surtout sous les archets des Pavel Hass, toujours sur le fil du rasoir, à l'arraché, qui ne se détendent qu'à l'adagio, et encore.  Des compositions de Chostakovitch, la moisson est riche.  Avec d'abord, les Quatuors n°6 et 8, interprétés par le Quatuor Borodine.  Cet ensemble, le plus ancien quatuor en activité, puisque formé en 1945, qui connut divers changements de personnels, nous transporte sur une autre planète.  À la différence des jeunes formations, leur manière refuse l'approche stressante, voire agressive, accolée souvent à ce musicien.  La veine populaire domine le 6e Quatuor (1956), et sa fin tout en douceur. Le 8e (1960) occupe une place à part, quasi autobiographique, eu égard aux incessantes citations d'œuvres antérieures.  D'une passionnante audace, il enchaîne cinq mouvements, la plupart sur le mode grave.  Les Borodine en font sourdre l'extrême force expressive, et l'émotion est palpable.  Pénétrant au cœur de cette musique passionnée, ils ne se perdent jamais dans une inutile dureté.  Cela se vérifie encore dans leur exécution du Quintette pour piano & cordes op. 57 (1940) : la maîtrise de la forme et l'achalandage des couleurs, qui illustrent le langage si personnel de Chostakovitch, sont magnifiés par la manière classique avec laquelle ils s'en emparent, faisant équipe avec Boris Berezovsky. Le Deuxième Trio pour piano & cordes (1944), joué par le Trio Chausson, est une des pièces de chambre les plus tragiques de son auteur, composée en parallèle de la Huitième Symphonie : les fréquents changements de tempo du premier mouvement, la sauvagerie du scherzo, l'adagio déchirant, l'ostinato d'une sorte d'intermezzo, tout cela ne laisse jamais retomber la pression, sauf aux ultimes mesures, où tout s'éteint dans un souffle, celui d'une douleur à peine contenue devant les horreurs de la guerre.

 

 

 

 

©Marc Roger

 

 

 

 

Côté piano, un instrument cher au cœur de René Martin, fondateur et cheville ouvrière de l'événement nantais (tout comme du festival de La Roque d'Anthéron, et de quelques autres), la litanie des interprètes est impressionnante.  On a entendu, et avec plaisir, car il se fait rare, Jean-Philippe Collard s'attaquer aux Tableaux d'une exposition de Moussorgsky, magistralement, alliant ampleur - on ne peut s'empêcher de penser à l'orchestration qu'en fera Ravel - et finesse du trait.  Les oppositions sont marquées, mais sans excès.  En guise d'amuse-bouche, il aura donné la ravissante Dumka op. 59 de Tchaïkovski.  Boris Berezovsky joue quelques « contes de fées dans le style russe » du prolifique Nicolaï Medtner, un de ses compositeurs favoris : un univers enchanté, si évocateur de l'attrait russe pour ce qui est fantastique.  Anne Queffélec, une des marraines de la Folle Journée, donnait un intéressant programme constitué de petites pièces de Tchaïkovski, Liadov et Prokofiev.  Les trois pièces extraites des Saisons de Tchaïkovski, dont la nostalgique Barcarolle (bissée), offre la quintessence de l'art pianistique de l'auteur d’Eugène Onéguine.  S'ensuivait un choix de mazurkas et de bagatelles, et le Prélude-Pastorale d’Anatole Liadov où, selon la pianiste qui introduisait son concert, « fluidité rime avec transparence, proche de Chopin ». Pour signaler aussi combien ce musicien compte dans le répertoire russe, dans le sillage du groupe des Cinq, aux côtés d’Arenski et de Glazounov, élèves, comme lui, de Rimski-Korsakov.  Prokofiev sera son élève.  De celui-ci, les Visions fugitives op. 22, marquent le triomphe de la petite forme : 20 courtes vignettes, aux indications souvent curieuses, note Queffélec, comme « ridiculement » ou « férocement ».  Du même compositeur, la Sonate n°7, des années de guerre, sera, sous les doigts de Khatia Buniatishvili, transformée en un exercice de haute voltige, élargissant à l'envi les écarts de dynamique, fortissimos assourdissants, pppp à la limite de l'audible.  On atteint là les limites de la virtuosité, sans que la musique y gagne en lisibilité.  Cette impression se confirme dans les Trois Mouvements de « Petrouchka » : elle y manie l'agressif et le follement rapide, au point qu'on ne retrouve plus la trame.  Il s'y établit un brouillamini où tout se télescope, comme si la pianiste cherchait à se griser de sa propre virtuosité ; l'anti-approche « éclairée », mutatis mutandis, des Borodine.  On revient à meilleure musicalité avec Abdel Rahman El Bacha et un beau programme consacré à la première manière de Prokofiev.  Tout respire chez ce pianiste la pudeur et un parfait naturel.  Les dix Pièces op. 12, autant de « à la manière de », composent une florilège amusant.  La Sonate n°2 op. 14, aborde la grande manière et laisse entrevoir ce qui sera la marque du Prokofiev mature, tels un scherzo appuyé, de grands aplats, une main droite virtuose, des traits en forme de marche, mais aussi une émotion profonde dans les passages élégiaques. Voilà du grand pianisme, qui ne cherche pas à détourner l'attention avec de la « gimmick », comme se le croit autorisée sa consœur géorgienne.  Au chapitre des œuvres rares, concertantes, de Chostakovitch, le Concerto pour piano, trompette & orchestre à cordes (1933), est une belle affaire avec le Nederlands Kamerorkest, Jean-Frédéric Neuburger et David Guerrier : la verve s'allie à l'inventivité pour livrer moult traits parodiques dans la partie assignée à la trompette, qui remplit un rôle à la fois concertant et de divertissement.  L'humour y est prodigieusement dévastateur, en particulier au final, d'une raillerie époustouflante.  Dommage que son beau Concerto pour violoncelle, dédié à Slava Rostropovitch, ici empoigné par Tatiana Vasiljeva, soit plombé par la direction lourde et inexpressive d’Alexander Rudin, et le jeu de musiciens peu concernés, Musica Nova.  Mais ce ratage ne gâchera pas un ensemble d'excellentes prestations.