La XXI ème édition de La Folle journée de Nantes aura affirmé son succès public et artistique. Le concept avait pourtant quelque peu changé avec un thème plus large et fédérateur, dédié à « Passions de l'âme et du cœur ». Qui se voulait très rassembleur et visant autant à intéresser un plus large auditoire qu'à introduire des œuvres plus difficiles d'accès ou délicates à insérer dans un programme de thématique  concentrée. Le taux de fréquentation, de l'ordre de 90 %, pour 154 000 billets vendus sur les 170 000 proposés, des 350 concerts payants, 31 gratuits, outre les 47 conférences, toutes à guichet fermé, autorise l'optimisme. Aussi les prochaines saisons seront-elles bâties sur le même mode : « la Nature » en 2016, « la Danse » en 2017 et « l'Exil » en 2018. Le thème de cette année permettait de couvrir le plus large spectre, de la Renaissance à la période moderne !Pourquoi, quant à notre propre aventure musicale, ne pas remonter le temps ! En commençant par Olivier Messiaen. Son Quatuor pour la fin du temps en appelle au fond à une certaine passion, celle de la vie spirituelle. Les circonstances de sa composition et de sa première exécution, en 1941, dans l'enfer d'un camp de prisonniers, sur des instruments de fortune, fournissent une clé de lecture essentielle.

Inspiré de l'Apocalypse et de la « figure de l'ange qui annonce la fin du temps », il propose une sorte de repos de l'âme à travers ses huit mouvements, alternant solos, de violoncelle (« Vocalise pour l'ange qui annonce la fin du temps », divinement joué par Raphaël Pidoux), de clarinette (« Abîme des oiseaux » dont Philippe Berrod va chercher le son au tréfonds de l'instrument) ou de violon (« Louange à l'immortalité des Jésus », sous l'archet inspiré de Marina Chiche), ou séquences d'ensemble des quatre protagonistes. Devant une salle comble, cette exécution aura constitué un pur moment de grâce, là où jaillit l'étincelle de la perfection. Gidon Kremer et sa Kremerata Baltica,  réunissant de jeunes musiciens de Lettonie, de Lituanie et  d'Estonie, ici dirigés par Andris Poga, se produisaient pour la première fois à Nantes et devant de nombreux collègues musiciens, dans trois pièces peu connues ici. Fratres de Arvo Pärt (*1935), est une méditation violonistique à travers des cadences singulières et un discours incantatoire découvrant une perspective rare de l'espace sonore. La « Chaconne à la mémoire de Jean-Paul II », extraite du Requiem polonais pour cordes de Krzysztof Penderecki (*1933), allie douceur et charisme, à l'image de la personnalité de son dédicataire, mais aussi profonde souffrance. Enfin, la symphonie de chambre N° 1 op. 145 de Mieszyslaw Weinberg (1919-1996), dont le langage est à mi chemin entre l'idiome de Prokofiev et celui de Chostakovitch, mérite d'être découverte. Connaissant ses classiques (allegro, andante), il fait la part belle au rythme (allegretto, sorte d'intermède dansé), et à l'humour (presto final) alignant des traits tranchants et grinçants que n'aurait pas renié l'auteur de Lady Macbeth de Msensk ! Pour savourer tout autre chose, et de fort contemporain, on aura fait un saut dans une concert de fado. Mais un fado revu et corrigé par Antonio Zambujo & friends. S'il se réfère au monde d'émotion imaginé par la grande Amalia Rodrigues, Zambujo s'en éloigne par sa volonté de modernité, que traduit avant tout un jeu amplifié et des arrangements pour guitare, guitare portugaise, clarinette,  contrebasse et trompette. La guitare portugaise en prend une sonorité stratosphérique, bien éloignée de la séduction intime qui en émane dans les soirées des boîtes spécialisées de Lisbonne. Après quelques morceaux, on se fait à cette manière qui ne manque pas d'appeal, et plait au public.

 

 

 


Michel Corboz © Max Roger

 

 

 

La passion vue à la période romantique, on la devait d'abord à Brahms. Son Troisième Quatuor pour piano et cordes op. 60 ne passe pas pour le plus abordable. A 9H15 du matin, on salue l'endurance du public, sage comme une image. Entre élans vite réfrénés et sombres accents, il n'est pas toujours aisé de suivre les méandres de la pensée brahmsienne. Mais Marie-Catherine Girod et le Quatuor Prazak dénouent avantageusement les longues digressions de l'andante et savent faire bondir le scherzo. Avant ils auront donné le Quartettsatz de Mahler, là encore bien peu connu, et atypique dans la production du compositeur. Car on y perçoit la dette de celui-ci envers les romantiques de par un thème très ample, mélancolique, sans cesse travaillé. De Brahms encore, le Trio Wanderer donnait le Trio N° 1 op. 8, dans sa version originale : une vision que caractérisent les digressions d'un fougueux jeune musicien, et qu'il remaniera à la fin de sa vie, pour une plus grande concision, « sans se renier », remarque dan sa courte présentation Jean-Marc Phillips-Varjabédian. « Un cri d'amour à Clara (Schumann) » dit-il encore. Tout est ici enfiévré dans les quatre mouvements dont seul le scherzo semble avoir la même configuration que dans la version définitive. Ailleurs, les développements sont intenses, comme il en est de la longue cantilène de l'adagio ou du finale avec ses moult redites. Les Wanderer jouaient aussi le Trio pour piano No 6 de Beethoven, op 70 n°2 : une pièce un peu à part, dédiée à Marie Erdödy, l'amour unique du compositeur. De fait, le premier mouvement prend la forme d'une conversation amoureuse, comme le finale est une déclaration enflammée. Hasard ou coïncidence le Tio N° 5 op . 70 N°1 de Beethoven dit « Les Esprits » était joué par le jeune Trio Les Esprits. Là encore un pur moment de bonheur, devant tant de joie à jouer ensemble et de cheminer avec la musique de Beethoven, en particulier au largo d'une profondeur inouïe, nanti de pianissimos éthérés. Le pianiste Adam Laloum est un chambriste accompli, dans la lignée de Menahem Pressler. Il interprétait les Études symphoniques op. 13 de Schumann, avec beaucoup de pédale et de sforzendos retentissants. Cette pièce ardue avait du brio, mais pas tout à fait sa vraie intensité. Il n'importe, un grand du piano est devant nous. Pour finir avec Beethoven, Luis Fernando Pérez, délaissant un moment sa chère musique espagnole, proposait la Sonate op. 31 n° 2, « La Tempête », formidablement articulée et bien pensée, quoique le demi queue dans la modeste salle de 80 places sonnait bien trop à l'étroit. Comme dans « La mort d'Isolde » de Wagner, transcrite par Liszt, dont les enjolivements dans les grands climax saturaient en pareille occurrence, de même que l'Étude n° 12 de Scriabine, on ne peut plus tempétueuse.

 

 

 


Anne Queffélec © Max Roger

 

 

 

De la période dite classique on a entendu des pièces de CPE Bach par l'Akademie für Alte Musik Berlin : le concerto pour flûte Wq 22, sorte de concerto grosso que les merveilleux instruments anciens de cet ensemble mettent vraiment en valeur. Puis deux Sinfonia fort enlevées, à la grande joie d'un auditoire conquis. Zhu Xiao-Mei jouait une sélection de Préludes et fugues du Clavier bien tempéré de JS. Bach. Un toucher tout en rondeur, peu de pédale, une confidence ; et quelques notes accrochées. Un choix de Contrapunctus extraits de  L'Art de la Fugue complétait ce concert, réfléchi et ému. Passion Bach, certainement! L'immense Michel Corboz était là pour défendre la Messe en sol mineur BWV 235 de Bach. Appelée « missa brevis », car ne comportant qu'un Kyrie et un Gloria, ses textes proviennent de cantates antérieures. Avec ses 14 instrumentistes et le chœur réduit de son Ensemble Vocal Instrumental de Lausanne, Michel Corboz distille la quintessence, faisant intervenir en solistes, trois des membres du chœur. La voix du contre ténor Jean-Michel Fumas n'a pas la ductilité de ses illustres confrères. Le Dixit Dominus de Haendel est à travers les mains du chef suisse, une expérience unique entre toutes, douceur des interventions chorales, bien détachées, sûreté des solos vocaux et instrumentaux, geste clair et ému. La passion du cœur et de l'âme, qui mieux que Claudio Monteverdi l'a traduite en musique ! L'ensemble La Venexiana donnait un florilège de pièces vocales dont le poignant Lamento Della Ninfa. Ces interprètes, chanteurs et instrumentistes, leur donnent des couleurs infinies, les voix d'hommes surtout, et le « stile concitato » en ressort magnifié. Avec ce que cela comporte d'excès dans la prosodie, jusqu'à une certaine parodie dans la restitution des affects dont la déclaration de flamme dissimulée par le truchement de sous-entendus narquois ou libidineux. On terminera ce voyage musical nantais par des Sonates de Scarlatti interprétées par Anne Queffélec, une icône céans. La grande dame du piano prend d'abord la parole, si simplement, pour lancer quelques pistes de réflexion. Auteur de 555 sonates pour clavier, Domenico voit sa veine créative littéralement exploser à la mort de son maître. Ces « exercices », dédiés à Barbara d'Espagne, véhiculent « ombre et lumière » à travers une incroyable inventivité rythmique. Au piano moderne, s'opère « un changement de caractère, et elles acquièrent des couleurs nouvelles ». Il faut admirer  ici la liberté de la forme et pas y voir « seulement de l'électricité »! Et surtout s'imprégner de la devise du musicien « Montres-toi plus humain que critique ». Le choix opéré par Queffélec ne conduit pas vers les sonates les plus « mécanicistes », comme naguère Horowitz, mais autour d'une succession de pièces, certes rapides, mais chantantes aussi comme la bien nommée sonate K. 32, dite « Aria ». La manière de la pianiste est dépouillée et raffinée, un brin plus sérieuse que celle de son jeune collègue Alexandre Tharaud. Pourquoi cette artiste n'est-elle pas appelée à se produire dans les salles parisiennes ?