La Folle journée de Nantes célèbre la Nature

 

 

 

La grande fête musicale nantaise aura encore battu tous ses records. La thématique retenue pour cette 22 ème édition était large puisqu'intitulée « La nature ». Un thème qui ressortit à un concept hautement fédérateur, comme il en était l'an passé (« La passion ») et en sera l'année prochaine (« La danse »). Et n'est donc plus centrée sur un compositeur ou un groupe de musiciens, ou encore un mouvement musical. Choix permettant de couvrir indéniablement un champ très vaste, qui autorise à parcourir allégrement plusieurs siècles de musique et conduit à abolir les frontières entre musiques ''ancienne'' et ''moderne''. On passe de Purcell à Schoenberg, de Haendel à Chostakovitch, de Beethoven à Takemitsu en un clin d'œil, de même qu'on déambule de salle en salle, d'un style à un autre en un tournemain : orchestre, musique de chambre, instrument soliste, etc... Le public répond favorablement. Parce que le phénomène Folle journée joue à plein. Le fait d'assister au concert sans contrainte, le format extrêmement souple de celui-ci, le mélange des genres précisément, le coût peu élevé de chaque manifestation, ces

points cardinaux de la Folle journée demeurent inébranlables. Enhardi par une ambiance frôlant l'incandescence. Mais s'y retrouve-t-il toujours ? On a entendu au fil des conversations, pas seulement d'auditeurs mais aussi de professionnels, que l'heure du choix pour les premiers n'est pas toujours chose aisée. Parmi les jeunes en particulier dont certains sont quelque peu désarçonnés par les associations de musiques, les croisements proposés. Frilosité, manque d'audace, hésitation à franchir le pas ? La question mérite d'être posée. Car si le pari d'une thématique conceptuelle élargie et donc extensive ne semble pas encore avoir de répercussion sur le taux de fréquentation d'un auditoire appartenant toujours majoritairement au middle âge, il ne faudrait pas que les jeunes auditeurs se vivent paradoxalement un peu laissés sur le bord de la route. Ce qui serait au demeurant plutôt cocasse à un autre point de vue. Car la jeune génération d'interprètes est là et bien là pour assurer la relève quel que soit le type de musique et les genres pratiqués : les jeunes ensembles tâtant la musique dite ''ancienne'' par exemple sont légions et plus experts les uns que les autres. Et la musique du XX ème finissant comme celle du XXI ème glorieux ne compte plus ses zélateurs. Quoi qu'il en soit, l'espace d'une douzaine de concerts, on se sera régalé d'une plongée dans le baroque et même avant, et d'un florilège de moments associant classicisme, romantisme, XX ème et au-delà.

 

 

 


L'ensemble Les Ombres ©Marc Roger

 

 

 

On ne présente plus le Ricercar Consort que dirige Philippe Pierlot de sa viole de gambe. Ils sont depuis trois décennies un des vecteurs du renouveau de l'interprétation dans le domaine de la cantate et de la musique instrumentale du baroque allemand. Leur programme intitulé « Le vent », associait Rameau, Gaultier de Marseille et Marin Marais. Pierre de Gaultier de Marseille (1642-1696), créateur du premier opéra de la ville de Marseille en 1685, a laissé deux opéras et des suites instrumentales. On joua ainsi pour quintette de flûte, violon, clavecin, basse de viole et luth « Le Tombeau de Mr Gaultier » et un belle passacaille. Extraits de Castor et Pollux de Rameau, Pierlot et ses musiciens donnaient trois airs, chantés par la soprano Hanna Bayodi-Hirt, dont le vif « Brillez, astres nouveaux ». Suivaient quelques pièces de Marin Marais (1656-1728), pour trio de violon, viole et luth, dont une piquante gigue, puis « La matelotte » et son amusant balancement, et « Le tourbillon » qui porte bien son nom. La cantate Léandre et Héro de Louis- Nicolas de Clérambault (1676-1749) apportait une conclusion festive alternant airs et morceaux instrumentaux dont une « Tempeste » qui fait penser aux climats venteux des Boréades de Rameau, en moins inventif cependant. On admire la belle énonciation de la chanteuse franco-marocaine et la beauté instrumentale de l'ensemble. Un autre ensemble, Les Paladins, dont une des spécialités est le travail mené sur le parlé-chanté, offrait un concert tout aussi passionnant associant quatre motets de Marc-Antoine Charpentier (164-1704) dits « Les Quatre saisons » à, d'une part une suite de Marin Marais pour viole de gambe et basse continue, et d'autre part une Suite pour clavecin de Jean-Henry d'Anglebert (1629-1691) : géniale manière d'entrelarder des parties vocales chantées en latin célébrant amours profanes et sacrées, et des pièces purement instrumentales. Surtout qu'interprétées avec le talent des deux sopranos Valérie Gabail et Salomé Haller, et jouées on ne peut plus idoine par Les Paladins que dirige Jérôme Corréas de l'orgue positif ou du clavecin. Du grand art ! Peut-être plus inventifs encore étaient Les Ombres. Cette dizaine de musiciens, tous fort jeunes, nous entrainaient dans une thématique là encore porteuse « The mad Love », donc britannique. Avec des pièces de Purcell, Dowland (1563-1626), Locke (1621-1677) et John Eccles (1688-735). Quel bonheur que cette façon on ne peut plus intimiste de jouer de la musique, imposant un silence absolu à la salle, et à 9H15 du matin! Leur Purcell est jouissif de par une fine articulation. Leur ténor fait merveille de sa voix aiguë mais si bien placée, dans « One charming night » ou « Music for à while », morceaux envoûtants, le dernier air fini dans un pppp éthéré. En bis, ils donneront un air extrait de The Fairy Queen. Un des grands moments de cette édition.

 

 

 

Avec l'ensemble Les Esprits Animaux, on entre dans le domaine de l'expérimentation. Ces autres jeunes à ne pas avoir froid aux yeux, lancés à Ambronay, proposaient une programme baptisé « Clamore Gallinarum » (le chant du coq). Allant de Telemann (concerto pour violon « Die Relinge » / Les grenouilles) à Vivaldi (concerto pour flûte « Il Gardelino /Le chardonneret), et d'un auteur anonyme à Ignaz Franz Biber (Sonata representativa). Leur manière confine à une sorte d'improvisation, les coups d'archets travaillés à la limite de la dissonance pour imiter les chants ou les bruits d'animaux. C'est le cas de la pièce anonyme où successivement on perçoit quelques borborygmes de gallinacée. C'est encore plus net au fil de la sonate de Biber où tour à tour les instruments figurent le son dual du coucou, le caquetage de la poule, le miaulement du chat, le cri râpeux de la caille, etc... L'auditoire est plus ou moins attentif et en tout cas décontenancé : mon voisin confie en catimini ''ils jouent faux » »! Certainement pas. Mais cette façon de pousser le jeu très loin dans l'imitation des bruits de la nature peut étonner. Ils savent bien sûr être plus sages, voire suaves : dans le Vivaldi par exemple dont le concerto « Le chardonneret », joué par quatre cordes, sonne étonnamment dégraissé. On a voulu aussi entendre un autre ensemble bien connu La Simphonie du Marais qui donnait les trois Suites de Water Music de Haendel. Hugo Reyne prend la parole pour demander au public de se relaxer en vue d'un mirifique voyage maritime qui le conduira sur la Tamise du cœur de Londres à Chelsea, à seulement quelques encablures. Sa vision de cette célébrissime partition est sage finalement. Et sa vingtaine de musiciens sonnent clair, avec deux trompettes fougueuses et deux cors naturels qui ne feront pas le parcours sans encombre. Mais le plaisir est là, c'est l'essentiel. Et on savoure ces tunes rabâchés mais combien séduisants. Ils donnent en bis un adagio de la II ème suite. Puis Hugo Reyne se lance dans une démonstration de flageolet, un minuscule instrument destiné à imiter le chant nasillard de l'oiseau... et à lui apprendre à chanter, l'homme devant la cage lui instillant ces sons : ceux de la Méthode dite de l'Oiseleur ou comment inculquer au volatile l'art de bien chanter !

 

 

 

 

 


En avant la musique ! ©Marc Roger

 

 

 

 

 

En franchissant les siècles, on se retrouve vite à Beethoven. Anne Queffélec et Olivier Charlier donnaient la Sonate pour piano et violon n° 5 en fa majeur op. 24 dite « Le Printemps ». Un piano bien affirmé, qui rappelle ostensiblement que pour Beethoven celui-ci entend avoir la primauté, et un violon dont la sonorité un peu sèche n'est pas des plus agréables à l'oreille. Une interprétation volontariste, loin de la vision intimiste et épurée de Julia Fischer et d'Igor Levit récemment au Théâtre des Champs-Elysées. Le premier mouvement évolue en pleine lumière, le deuxième est d'une belle poétique et le finale bien enlevé. Suivait la Première Sonate op. 78 de Brahms dont on avait exhumé le sous-titre apocryphe de « La Pluie », pour sans doute se caler dans la thématique d'année : concession un peu facile ! L'œuvre les trouve nettement plus à l'aise et le violon de Charlier se révèle plus séduisant alors que Quféllec se fonde idéalement dans cet irrésistible mélodisme. De Gabriel Fauré, Jean-Claude Pennetier donnait en deux séances l'intégrale des Nocturnes. Ce grand tenant de l'École française de piano offre une leçon de style et de goût. On sait les Nocturnes au cœur de la production pianistique du maître. Musique intérieure, dont le raffinement mérite une écoute attentive ; ce qui était le cas de l'auditoire, malgré le bruit parasite émanant de la Grande Halle, par ailleurs occupée à entonner les invraisemblables décibels des Maîtres tambours du Burundi... Qu'importe, l'essence était là au fil de ces pièces. Lors de cette première séance, Pennetier aura conquis par son jeu sans excès d'abstraction et excellant à faire sourdre tout le lyrisme enfoui dans ces pages associant des climats combien différenciés : N°4 op 36 et ses sombres accents finaux, mélodisme de l'op. 33, manière de scherzo du N° 10 op. 99, dramatisme, sous couleur de chromatisme de l'op. 97, ou encore effets presque ''debussystes'' du N° 12 op. 99.

 

 

 

Si l'on passe à l'orchestre, Jean-François Heisser et l'Orchestre Poitou Charente proposaient un programme lui aussi centré sur la musique nocturne. Las ! L'Ouverture du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn avait des semelles de plomb. Les choses s'amélioraient avec le scherzo, plus idiomiatique, et le Clair de lune de Debussy, donné dans l'orchestration d'André Caplet, joliment poétique. Nuit dans les jardins d'Espagne de Manuel de Falla, conduit du piano par Heisser, souffrait d'un manque de souplesse et de mystère. Boris Berezovsky, un artiste fétiche ici, avait carte blanche : il choisit de donner la Sonate de Bartók, fort percussive, ce qu'il ne cherche pas à tempérer ; puis un bouquet de Pièces lyriques de Grieg offrant un subtil lyrisme presque impressionniste. Beau contraste avec l'univers agité de Bartók. Suivaient la Dumka de Tchaikovski et des extraits de ses Saisons. Un univers pareillement tranché. Le Trio Wanderer, lui aussi parmi les artistes phares de la Folle journée, avait choisi un programme original puisque associant le Notturno op. 148 de Schubert, belle page poétique, et les Trois nocturnes pour piano, violon et violoncelle d'Ernest Bloch : pièce rare dévoilant mystère (andante), atmosphère nocturne (andante quieto, entamé par le cello) et agité (tempetuoso, avec toujours la primauté au violoncelle, un instrument célébré par ce musicien). Ils concluaient par les Sept Romances sur des poèmes d'Alexander Bloch op. 127 de Chostakovitch. Créées par Galina Vichnevskaïa, Rostropovitch, Oistrach et Richter... Excusez du peu ! Une œuvre plutôt tragique, étonnamment distribuée aux divers instruments, la voix étant accompagnée successivement par le seul violoncelle (« Chanson d'Ophélie »), le piano (« L'oiseau prophète »), le violon (« Nous étions ensemble »), puis le piano et le cello (« La ville dort »), le piano et le violon (La tempête »), le violon et le cello (« Signes mystérieux »), enfin le trio au complet pour la dernière mélodie  « Musique », qui est aussi un hymne à la nature.

 

 

 


Le Quatuor Danel / DR

 

 

 

Du même Chostakovitch, le Quatuor Danel donnait les Quatuors Nos 4 et 5. Le compositeur occupe une place privilégiée dans le répertoire de cet ensemble dont les deux violons sont français. Ils en ont enregistré l'intégrale des quatuors en 2005, récemment réédité chez Alpha. Ce sera un des grands moments de notre périple : on ne résiste pas à pareille phénoménale intensité, à une telle plénitude sonore, au souffle incandescent qu'ils mettent dans l'exécution du 4 ème quatuor, dont le deuxième mouvement sonne comme une déchirure et le dernier, basé sur un thème yiddisch, telle une lutte contre l'oppression d'un peuple, d'un artiste aussi. On est totalement subjugué par les divers climats contrastés du 5 ème : oppressant (le sigle DSCH d'abord presque crypté, puis au grand jour), d'une désespérance abyssale, d'un dynamisme ébouriffant aussi. Voilà des visions marquantes qui ne laissent pas de marbre. En élargissant le spectre chambriste : le Quatuor Modigliani s'adjoignait Gérard Caussé à l'atlo et Henri Demarquette au violoncelle pour La nuit transfigurée de Schoenberg. Cette version originale pour sextuor à cordes est de loin la plus intéressante. On admire la rigueur de la vision débutée et terminée dans un impalpable pianissimo et la rectitude de la construction en arche, habitée de crescendos à la fois limpides et lourds de sens. Autre saut dans le futur : le Quatuor Voce livrait leur pénétrante vision de Landscape de Toru Takemitsu, où le japonais s'est inspiré de la nature. Pour évoquer un paysage plus mental que réaliste au fil d'un voyage onirique, et une courte exploration du temps qui se diffracte. Ces très courtes séquences enchaînées, faites de frottements, d'impulsions, de clusters secs, les voient à leur meilleur, eux qui confient faire leurs débuts à Nantes. Ils poursuivaient par le Quatuor N° 5 de Kevin Volans (*1949), compositeur sud-africain. Les quatre cordes sont mêlées à des bruits pré enregistrés, qui d'oiseaux, qui de voix d'hommes et de femmes, etc... procurant une sorte de prolongement et d'élargissement du schéma sonore. Reste que la pièce est bien longue surtout dans sa dernière partie, jouée dans le registre calme et intime, qui ne dégage pas suffisamment de séduction pour maintenir l'intérêt. L'exécution est sans doute accomplie.