L'édition 2013 de la grande fête musicale nantaise se conjuguait à « L'heure exquise ». Le projet de ce parcours de musique française, longtemps chéri par René Martin, a été soigneusement mis au point, en y mêlant une guirlande de pièces espagnoles. Tant ces deux nations se sont influencées mutuellement à partir de la fin du XIX ème. Encore une fois, la fréquentation aura été nombreuse, même si plusieurs concerts n'affichaient pas salle pleine : crise oblige, ou abondance de propositions ? En tout cas, la qualité d'écoute était au rendez-vous, et même des titres quasi inconnus auront su capter l'auditoire. Souvent, l'interprète livrait quelques clés de compréhension sur telle œuvre, ou la manière de la jouer, rendant ainsi l'assistance partie prenante d'une aventure, qui est tout sauf quelque chose de passif.

 

 

  

 


© Marc Roger

 

 

 

Le programme, concocté par le signataire de ces lignes, s'est d'abord abreuvé de piano, de celui des piliers que sont Debussy, Ravel et Fauré. La jeune Claire Désert jouait une poignée de pièces tirées des Préludes de Debussy, dont une souveraine « Cathédrale engloutie », ou une volatile « Ondine ». La manière de cette artiste fait plaisir à voir, faite d'humilité et d'immense musicalité. « Debussy, Best-of », tel était le titre d'un des récitals conçus par Philippe Cassard, qui, l'espace de trois quart d'heures de pure fantasmagorie sonore, rapprochait des pièces aussi contrastées que la « Première arabesque » ou « Golliwogg's cake-walk », bien charpentées, « Clair de lune » ou « Rêverie », où la poésie à l'état pur, ou encore « Jardins sous la pluie », modèle de drame miniature, avec son refrain « Nous n'irons plus au bois ». Le jeu, bien détaché, n'a rien de vaporeux, alors que le spectre sonore est très ample. De Ravel, Jean-Frédéric Neuburger jouait Le tombeau de Couperin avec une maestria parée de nuances infinies : « Rigaudon », a déjà des sonorités orchestrales,  « Menuet » est d'un doux abandon, la « Toccata » finale réveil virtuose. Cette empathie pour l'art ravélien, on la retrouve dans Gaspard de la nuit : le grand crescendo de « Ondine », le sentiment palpable de désolation de « Le Gibet », et son lancinant écho de cloche triste, ou l'énergie de « Scarbo ». La maîtrise des climats, comme des aspérités techniques, n'est décidément pas un problème pour cet interprète. Du grand piano ! Autre manière, plus centrale, dirons-nous, chez Jean-Claude Pennetier, qui offrait la 2ème partie des Nocturnes de Fauré, dont il explique qu'ils ne forment pas un cycle, et seront joués selon un enchaînement apte à respecter quelque logique sonore. La poétique de ces pièces secrètes, qui explorent l'âme, Pennetier la transmet avec la simplicité de celui que l'expérience a enrichi. Les trois derniers morceaux se vivent comme des épures, les traits véloces de l'ultime, op. 119, ne parvenant pas à dérider, chez Fauré, un climat qui s'enfonce dans la réflexion métaphysique. Une merveilleux concert restera celui de Anne Queffélec, titré « Satie et compagnie ». La pianiste, dont on connaît les talents de pédagogue, détaille, d'entrée de jeu, le fil rouge de son programme : réunir autour du musicien non conformiste, vrai « oxymore humain », quelques contemporains non moins imaginatifs, Poulenc, Koechlin, Déodat de Séverac, Reynaldo Hahn, Florent Schmitt, et même des inconnus, tel Pierre-Octave Ferroud (1900-1936). Ses « coups de cœur », en somme. Pour montrer comme « la locomotive Satie » rendit service à ses collègues en les faisant connaître. Et combien aussi la musique française est plus que charme apparent : souvent sombre, comme si «  le vide est plein ». Le récital fera alterner quelques pièces de Satie avec Debussy, et le délicieux « Petit nègre », et plus loin, son magique « Clair de lune ». On se délectera du charme acide de « La Pastourelle » de Poulenc, de l'insondable tristesse de « Hivernale », de Hahn, tandis que « Un après-midi de dimanche », de Gabriel Dupont (1878-1914), donne à entendre une joyeuse volée de cloches, et que « Le glas » de Schmitt recèle une modernité inouïe dans ses traits shuntés de la main droite. Immense Queffélec !

 

 

 


© DR

 

 

 

Celle-ci était rejointe par Régis Pasquier pour l'exécution des premières Sonates pour violon et piano de Fauré et de Saint-Saëns. L'op. 13 du premier offre cette veine inépuisable de modulations, avec un andante « sur le mode mineur », et un scherzo où le thème se déploie tel un ludion espiègle. Une interprétation d'une parfaite transparence gallique. Ce que l'on savoure autant au fil de la Sonate de Saint-Saëns, qui se signale par son primesautier allegretto moderato et son finale, enchaîné, en forme de mouvement perpétuel. Le genre du trio avec piano, si prisé des musiciens au tournant du siècle, était fort représenté durant ces concerts. Par celui de Fauré, op 120, en particulier, entendu deux fois, l'une par le Trio Pennetier/Pasquier/Pidoux (père), distillant l'inspiration la plus secrète du compositeur, et ce langage serré qui est celui de sa dernière période, l'autre par le Trio Wanderer, musiciens idéaux dans ces longues phrases typiques fauréennes. Ces derniers donnaient aussi les Quatre petites pièces pour cor, violon et piano, op 32, de Koechlin, aux sonorités envoûtantes. Une première exécution au concert, aux dires du violoniste, l'œuvre n'étant pas même encore éditée. L'autre formation donnait le Trio de Ravel, dans une interprétation miraculeuse d'équilibre, en particulier durant l'illustre « Passacaille ». Question quatuors, il y avait embarras de richesses. On avait sélectionné celui de D'Indy, rarissime, joué par un jeune quatuor multinational, le Cuarteto Arriga. Cet élève de Franck sera lui-même chef de file de toute une génération : un fin mélodiste, qui sait varier les climats et la forme. Le «  thème varié », sorte de scherzo, est très libre, les variations traitant magistralement le thème dans ses diverses métamorphoses. Bien sûr, il ne fallait pas manquer ce formidable morceau chambriste qu'est le Concert pour piano, violon et quatuor à cordes op 21 de Chausson, ou l'élégance française à son zénith. Régis Pasquier, Emmanuel Strosser et le Quatuor Prazák l'abordent d'un geste ample et resserré à la fois, libérant la clarté des structures ; tandis que l'ensemble réunissant Renaud Capuçon, Nicholas Angelich et le Quatuor Modigliani le voit bandé comme un arc, sonnant quasi orchestral, extrêmement contrasté. Fascinante comparaison, entre deux façon d'interpréter, entre deux générations. 

 

 

 


Théodore Gouvy    © DR

 

 

 

Autre sujet de fascination : la foultitude d'œuvres à peu près inconnues présentées lors de ces journées. On a déjà parlé de Koechlin. On pouvait aussi entendre Charles- Valentin Alkan (1813-1888), et son « Scherzo diabolico » pour piano (Claire Désert), grand morceau de virtuosité, tendu à l'extrême, un des exemples de ce que peut produire le « Berlioz du piano ». Le nantais Paul Ladmirault (1877-1944), élève de Fauré, dévoile dans sa courte Fantaisie pour piano et violon, un beau lyrisme, où pointe quelque trait fantasque. De Jean Cras (1879-1932), les Wanderer donnaient le Largo pour violoncelle et piano : grand mélodiste, cet officier de marine, qui mena de font ses deux carrières, a des élans qui font penser à ceux de la voix humaine. Là aussi, une quasi redécouverte, car la pièce n'est pas encore publiée. Mais les Wanderer sont d'infatigables déchiffreurs. Ils ont joué aussi le Trio pour violon violoncelle et piano de Gabriel Pierné, op 45 : émule de Frank, la forme cyclique se ressent dans cette composition, lors d'un immense premier mouvement, combinant thème haletant et plages plus paisibles, « planant », aux dires du violoniste. Dans l'allegretto scherzando pointe un rythme de valse mâtinée de samba ! La découverte la plus étonnante restera Louis-Théodore Gouvy (1819-1898), musicien franco-allemand, tout comme Offenbach, qui doit sa redécouverte aux efforts de la Fondation pour la musique romantique française, Palazzetto Bru Zane. Claire Désert jouait deux de ses « Sérénades » pour piano, qui ne manquent pas d'intérêt : dans l'esprit de Chopin, auquel il manquerait l'ultime esprit mélodiste, mais recelant une indéniable fantaisie.

 

 

 


© Marc  Roger

 

 

 

René Martin avait tenu à inclure de la musique espagnole : rendant hommage aux amitiés qui ont marqué une époque bénie. On a ainsi entendu des pièces là encore peu connues. Ainsi du Quatuor de Turina (par les Arriaga), de veine impressionniste, hyper mélodieux, quoique moderne. La pièce titrée La Prière du torero, pour quatuor à cordes, déploie une veine ibérique évocatrice. Écrite à l'origine pour quatuor de guitares, elle sera transcrite par l'auteur : on passe de l'invocation, à la fièvre précédent l'arène, pour terminer dans un trait extatique. La Sérénade du même compositeur, est séduisante de ses traits sul ponticello, et alterne pages de mystère ou éclatantes de lumière. Le Quintette pour piano de Enrique Granados assimile le style de César Franck, et offre une belle atmosphère nocturne, et ces traits tristes souvent tracés par la musique espagnole. Isaac Albeniz était fêté par son chef d'œuvre Iberia, dont Luis Fernando Pérez donnait l'intégrale. Quelle musique ! Ces « douze impressions pour piano » (1905-1908) sont un vibrant hommage à sa chère terre natale. Nullement descriptives, malgré les titres des pièces, elles traduisent l'âme espagnole. Forgées à la virtuosité de Liszt, elles sont aussi imprégnées d'influence française. Quelle interprétation ! Luis Fernando Pérez, qu'on a vu mûrir au fil des récentes Folles Journées, atteint aujourd'hui la pleine maturité. Digne successeur de Alicia de Larrocha, il dévoile tout la modernité de ces pages, dans un spectre sonore très vaste, du pppp évanescent au ffff rageur, et soigne les appogiatures qui en font le sel. Un grand moment de piano !