L'édition 2013 du Dresdner Musikfestspiele, centré sur le logo « Empire », réunissait encore formations et solistes prestigieux dans le domaine symphonique ou de la musique de chambre, que son dynamique directeur, le violoncelliste Jan Vogler, avait patiemment assemblés, comme chaque printemps. Et dans divers lieux, tous aussi emblématiques, tels la Frauenkirche ou le « Palais in Grossen Garten », jolie bâtisse nichée au sein d'un parterre à la française, et bien sûr, le Semperoper. Cet opéra imposant a été construit d'après les plans de l'architecte Gottfried Semper, auquel Richard Wagner avait, un temps, pensé pour son Festspielhaus à Bayreuth. L'édifice, le plus extrême de ceux qui fièrement bordent l'Elbe, en achève majestueusement la ligne. Un festival qui, avec un temps d'avance sur les grands rassemblements de l'été, et bien différent d'eux, n'en est pas moins symptomatique de la vitalité de la musique Outre Rhin.

 

 

 

 


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Dresden fête le centenaire de Richard Wagner

 

 

 


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Richard Wagner, né à Leipzig, a connu ses premiers vrais succès à Dresde. C'est là, qu'à défaut de Paris, tant convoité, mais ingrat à son endroit, il va définitivement conquérir la scène, avec Rienzi, Der Fliegende Holländer, et Tannhäuser. C'est là qu'il va trouver son vrai « son », et qu'il sera nommé maître de chapelle à la cour de Saxe. Pour fêter l'incontournable événement du bicentenaire de sa naissance, le Festival de Dresde et le Semperoper organisaient deux concerts de prestige, l'un à la Frauenkirche, et le second à l'Opéra. Ce dernier, bâti autour du ténor vedette allemand Jonas Kaufmann, était logiquement centré sur les trois opéras créés céans. Et d'abord Rienzi, ce premier coup de maître, qui s'il porte encore trace des influences italiennes, rompt résolument avec la tradition, en termes de longueur en tout cas. Que ce soit dans son Ouverture, grandiose succession de climats martiaux et lyriques, un peu appuyée sur la répétition dans ses dernières mesures, et surtout dans la « Prière » que le « dernier des tribuns » adresse à un père adoré, et qui se veut aussi un hymne à la patrie allemande. Jonas Kaufmann y est superbe de flexibilité et d'intonation claire, ce que sa pratique du répertoire italien lui permet d'assurer de main de maître. Le Vaisseau Fantôme, deuxième proposition offerte à l'Opéra de Dresde, n'y connaîtra pas cependant le succès du précédent : sans doute la nouveauté de cette musique convulsive et engagée, « de l'errance à la rédemption » (Gérard Denizeau), a-t-elle surpris le public. On sait la suite de l'histoire. L'Ouverture est sans doute le premier chef d'œuvre absolu de l'auteur : inspirée d'une tempête expérimentée lors d'une traversée, de retour de Riga, elle transporte l'auditeur au cœur même des éléments  déchaînés. Et l'interprétation de Christian Thielemann n'en fait pas mystère, grandioses rafales, lyrisme tendre des passages annonçant le drame profond que vont vivre le Hollandais et Senta, son égérie meurtrie. De Tannhäuser, le concert présentait l'Ouverture, grand morceau de musique inspirée, que Thielemann prend à un tempo allant, et non d'une lenteur de pas de sénateur dont bien de ses collègues croient devoir l'assortir. Le contraste n'en est pas moins marqué entre le premier thème de marche et le second, agité, annonçant l'appel du Venusberg. La Staatskapelle déploie des sonorités inouïes. Du récit de Tannhäuser, au dernier acte, Jonas Kaufmann fait un morceau de choix : la couleur barytonante du timbre, la puissance de conviction, confèrent un vrai sens du drame à ce monologue poignant. Voilà un rôle taillé à la mesure du grand ténor, qui ne fait plus mystère de son désir de l'aborder bientôt à la scène ; dans les pas d'un Wolfgang Windgassen à n'en pas douter. Autre facette de la constellation wagnérienne du chanteur, le récit dit du Graal, de Lohengrin, le trouve à son meilleur : intensité des premiers mots, délivrés sur le ton de la confidence, et mezza voce, assurance de la quinte aiguë sur le mot « Gral », et lors de la phrase révélatrice de l'identité du héros, comme au long du second couplet, tiré de la version d'origine, quoique sans l'intervention médiane du  chœur (comme dans son récent CD, paru chez Decca ; cf.  NL de 05/2013). On ne sait qu'admirer : l'élégance du phrasé, la beauté du timbre, la finesse des nuances. Le Prélude du premier acte, avec ses cordes divisées et sa lente et magistrale progression, sera un moment de bonheur, par l'intensité et la clarté d'un appareil orchestral fastueux. Là comme ailleurs, la manière de Thielemann est adossée à la grande tradition du son policé, des tuttis majestueux, amplifiant la rondeur sonore, les contrastes extrêmes entre triple pianos et fortissimos ; ce que l'orchestre traduit au quart de tour, d'une coulée patinée, jamais clinquante.

 

 

 

Thielemann avait encore programmé « Eine Faut-Ouvertüre », écrite lors du séjour parisien, en 1840, fruit de travaux mercenaires pour obtenir une reconnaissance qui tardait à venir. Elle est donnée ici dans sa version remaniée en 1855 : débutée sur une phrase des cordes graves, elle se construit en arche, pour déployer un schéma qui se veut un hommage au maître vénéré Beethoven. Mystère et éclats parent la pièce de tous ses feux. Le concert du bicentenaire devait voir créer une pièce de Hans Werner Henze (1926-2012), compositeur en résidence de la saison 2012-2013, et titrée « La mort d'Isolde ». On sait l'affection du maître allemand portée à son illustre prédécesseur. Sa disparition aura eu raison du projet. Thielemann a décidé de donner, aux lieu et place, la pièce titrée « Fraternité, air pour l'orchestre », créée à New York, en 1999, pour fêter le passage du troisième millénaire. Cette courte pièce, pour grand orchestre, nanti d'une imposante section de cuivres et de force percussions, outre célesta et clavier, s'impose par une curieuse alternance de transparence chambriste, de denses polyphonies, et de blocs compacts. La rythmique irrépressible fait place au lyrisme de la ligne des cordes. Chef et orchestre y déploient une belle science de l'idiome de Henze. Pour clore ce concert, dont le sens de l'évènement marquait chaque séquence, Thielemann et ses fabuleux musiciens donneront le chœur d'entrée des invités qui ouvre le deuxième acte de Tannhäuser : les chœurs du Semperoper, disposés de part et d'autre du parterre, et les fanfares perchées au balcon d'avant scène, tonnent ce festif salut, que le chef n'hésite pas à faire glorieux.