Christoph Willibald GLUCK : Alceste.  Tragédie lyrique en trois actes.  Livret de Ranieri de' Calzabigi.  Version française de 1776.  Véronique Gens, Joseph Kaiser, Andrew Schroeder, Thomas Oliemans, Marianne Folkestad Jahren, Bo Kristian Jensen, Joao Fernandes.  English Voices, Freiburger Barockorchester, dir. Ivor Bolton.  Mise en scène : Christof Loy.Est-il plus sublime preuve d'amour que celle d'offrir sa propre vie pour sauver son époux de la mort, comme le fait Alceste ?  Dans son adaptation pour la scène française de la version italienne créée en 1767, Gluck resserre l'action et privilégie l'austérité musicale.  Est ici magnifiée cette rigoureuse déclamation française, exemple achevé de la révolution opérée par le musicien dans le domaine de l'opera seria. 

Prétextant la nécessité de rapprocher de nous les deux héros, et singulièrement cette reine magnifique, le metteur en scène Christof Loy conçoit une dramaturgie qui s'éloigne de l'Antique et se réapproprie l'action.  Celle-ci se jouera dans un lieu impersonnel qui, selon lui, a à voir avec « une esthétique nordique dépouillée » et « suscite des associations avec une église protestante » (le grand prêtre est un pasteur aux humeurs presque violentes) : une sorte de couloir blanc s'ouvrant sur une chambre ou un salon.  N'était un savant éclairage la métamorphosant imperceptiblement, cette vision ascétique ne va pas sans monotonie.  Le chœur du peuple de Thessalie, figure centrale de la pièce, est un groupe d'enfants gauches et dissipés qui se lamentent de la mort proche du père ou se réjouissent généreusement à l'annonce de son retour à la vie.  Pour saisissantes qu'elles soient, les évolutions millimétrées de chaque individualité du groupe engendrent des clichés et on se lasse vite des postures de ces grands gamins timides ou effrontés, bardés de leurs jouets et autres peluches.  Les morceaux dansés, qu'ils miment aux lieu et place de danseurs, cèdent souvent à l'imagerie gratuite.  Quelque événement vient-il à gêner et ne pouvoir être casé dans une histoire réécrite, on le traite par la dérision : ainsi de l'intervention d'Hercule, deus ex machina, conçue ici telle l'arrivée inopinée de quelque oncle d'Amérique avec sa besace emplie de cadeaux, promptement reléguée au magasin des accessoires.  Plus pessimiste qu'heureux, le dénouement se soldera dans les ténèbres où s'enfoncent peu à peu tous les protagonistes.  L'hymne à l'amour, la force de la vie nouvelle triomphant du sacrifice en paraissent comme rapetissés.

 

 

 

 

©Pascal Victor/Artcomart

 

 

 

On gardera volontiers en mémoire l'étonnante prestation des choristes des English Voices dont le chant ne se ressent pas de la sollicitation permanente que leur impose la régie.  Et une grandiose incarnation de l'héroïne, malgré le parti de démythification adopté : Véronique Gens assimile le dépouillement de la tragédie lyrique et cette grande simplicité n'en est pas moins intense.  La chanteuse ne le cède en rien à l'actrice : la coulée lyrique, même si quelque peu exposée dans le registre grave, est vibrante et ardente.  On mesure combien un air comme « Divinités du Styx » préfigure par sa force intérieure ce que sera chez Beethoven le grand air de Léonore.  Joseph Kaiser, Admète, fait lui aussi montre d'expressivité dans la déclamation et d'une efficace plasticité vocale.  Bien qu'en phase avec la régie, le reste de la distribution ne brille pas vocalement.  Les sonorités lumineuses et transparentes des instruments anciens du Freiburger Barockorchester révèlent la finesse de l'orchestration de Gluck, sous la direction adroite de Ivor Bolton, même si un peu corsetée dans le débit et prosaïque dans l'expression.

 

 

 

 

©Pascal Victor/Artcomart

 

 

 

Igor STRAVINSKY : Le Rossignol, conte lyrique en trois actes, et autres fables (Livret du compositeur & de Stephan Mitousov, d'après Hans Christian Andersen).  Renard, histoire burlesque chantée et jouée (Texte du compositeur d'après des contes populaires russes).  RagtimeTrois pièces pour clarinette seulePribaoutkiBerceuse du chatDeux poèmes de Constantin BalmontQuatre chants paysans russes.  Olga Peretyatko, Elena Semenova, Svetlana Shilova, Edgaras Montvidas, Ilya Bannik, Nabil Suliman, Yuri Vorobiev.  Jean-Michel Bartelli.  Chœurs de l'Opéra national de Lyon, Orchestre de l'Opéra national de Lyon, dir. Kazushi Ono.  Mise en scène : Robert Lepage.

 

Si Le Rossignol est rarement monté, il le doit à sa brièveté.  En moins d'une heure et trois micro-actes, Stravinsky brosse la fable morale de l'Empereur de Chine qui côtoie la mort pour avoir confondu le naturel du chant du Rossignol avec la froide mécanique d'un automate offert par son collègue du Japon.  S'apercevant de sa méprise, il réhabilite l'oiseau qui lui promet de revenir chanter toutes les nuits.  Le canadien Robert Lepage, chantre de l'imagerie onirique (La Damnation de Faust à l'Opéra Bastille, The Rake's Progress à Lyon et à la Scala), sait comme peu construire un univers féerique.  Pour ce faire, il convoque plusieurs techniques, peu usitées à l'opéra : les marionnettes d'eau vietnamiennes, les ombres chinoises, le théâtre d'ombres balinais.  Le résultat est fascinant.  La fosse d'orchestre devient un bassin empli d'eau, reléguant les musiciens sur le plateau, séparés qu'ils sont des chanteurs par une sorte de guirlande formée par le chœur.  Les solistes évoluent dans un monde de fantaisie aquatique, chacun maniant sa marionnette, sorte de prolongement de soi-même.  La magie du double qui confond les différences d'échelle fait passer de l'un à l'autre dans une démarche on ne peut plus spontanée.  « Seigneur comme c'est beau ! » s'exclame le pêcheur à l'écoute du chant de l'oiseau.  Cela vaut pour l'ensemble de cette féerie raffinée.  L'œil est enchanté par la magnificence des costumes chamarrés et des éclairages changeants qui sculptent de délicates scénettes, tel le combat de minuscules dragons marins ou l'oiseau virevoltant au bout d'une longue perche.  L'exotisme se conjugue au rêve.  L'oreille ne l'est pas moins par un cast d'une belle tenue, dominé par les sûres vocalises d’Olga Peretyatko, une voix de soprano colorature digne sans doute de son illustre devancière Jenny Lind, « le rossignol du Nord », pour laquelle Andersen avait écrit le conte, et un orchestre étincelant.

 

 

 

 

©Élisabeth Carecchio

 

 

 

La première partie du spectacle met en perspective ce conte avec un collage de petites pièces peu connues appartenant à la même période russe du compositeur et empruntant à la veine animalière.  Elle s'ouvre par un ragtime endiablé et doit ses enchaînements aux Trois pièces pour clarinette seule.  Les courtes fables sont joliment racontées par un suggestif jeu d'ombres chinoises.  Le clou en est la pochade que constitue Renard, transfigurée par la régie de Lepage.  Tout y est d'une extrême efficacité dans son apparente simplicité, à l'aune des courses-poursuites tragi-comiques d'un coq orgueilleux et du malin goupil.  Mêlant malicieusement envers du décor et action figurée par le théâtre d'ombres, dès lors que les mimes officient au-devant de la scène ou qu'un écran à mi-hauteur laisse apparaître les acrobates, la réalité et la fiction s'entremêlent en pure poésie.  Là encore la rareté fantasque du monde sonore concocté par Stravinsky dans sa première manière ne saurait avoir meilleurs avocats que Kazushi Ono et l'Orchestre de l'Opéra de Lyon.  À noter que ce spectacle d'une inventivité jubilatoire sera repris à Lyon durant l'automne ; une occasion à ne pas manquer.

 

 

 

©Élisabeth Carecchio