C'est une idée intéressante d'avoir réuni, l'espace d'un même spectacle, les deux drames que Gluck a consacré à Iphigénie ; même si les tragédies d'Euripide, Iphigénie en Aulide et Iphigénie en Tauride, n'ont pas été conçues pour être juxtaposées.  Le fil conducteur en est le personnage-titre dont le destin est bien différent d'une pièce à l'autre : la jeune fille prête au sacrifice, que son père veut immoler pour s'assurer la faveur des dieux, sauvée in extremis par Diane ; la prêtresse désormais dévouée au service de celle-ci avec pour mission de sacrifier tout étranger qui se présente sur le sol de Crimée.  On admire dans les deux cas ce qui fait le prix de la réforme instaurée par Gluck ; la recherche, contre la vocalité envahissante de l'opera seria, de la simplicité déclamatoire, héritée du drame grec et de la tragédie française ; la sécrétion d'une indicible émotion par une étonnante économie de moyens.  Déterminant est encore le rôle assigné au chœur qui, à la manière de son modèle antique, se mêle à l'action, qu'il commente aussi, et en vient même parfois à amplifier les voix solistes.

 

Conçu par Pierre Audi, le spectacle est ambitieux, trop peut-être.  L'idée de situer les deux actions dans les même environnement décoratif - en inversant les couleurs noir et blanc - est ingénieuse.  Tout comme celle de focaliser sur le drame qui se voit resserré sur le modèle grec et, en accord avec le chef Christophe Rousset, de privilégier la déclamation dans les récitatifs accompagnés dont le compositeur fait grand usage.  Reste que le résultat trahit quelque peu ces prémisses.  Inversant le schéma habituel, l'action se déroule sur une aire de jeu installée sur la fosse, tandis que l'orchestre est placé derrière, sur la scène, et que le fond, façon amphithéâtre, est occupé par les chœurs se mêlant à des spectateurs, dans le dessein de ne pas les distinguer les uns des autres.  Outre que l'œil est très sollicité par une foule de tubes métalliques construisant une architecture futuriste de praticables, cette disposition désavantage le flux musical en étouffant l'orchestre, alors que les voix prennent un volume prépondérant.  Si la dramaturgie mise sur l'intimité entre action et auditoire, elle se nourrit hélas de clichés ressassés, tel l'envahissement d'une soldatesque en treillis, mines patibulaires, kalachnikov au poing.  Il y a, certes, de la barbarie dans les démêlés familiaux au royaume des Atrides.  Mais ce grossissement du trait amène-t-il vraiment à faire réfléchir sur la signification du mythe ?  D'autant qu'il suffit de distribuer de grands acteurs pour immédiatement créer la tension, au-delà du paroxysme de l'imagerie.  Ainsi le talent naturel de tragédienne qu'impose Véronique Gens, dans la première Iphigénie, transfigure-t-il soudain ce qui l'entoure.  De même, dans la seconde pièce, l'entrée en scène d’Oreste, Stéphane Degout, et de Pylade, Topi Lehtipuu, fait basculer dans le vrai drame ce qui est par ailleurs illustration complaisante.  Dommage aussi que la direction musicale - par un remplaçant de Rousset - soit autant privée de relief.

 

©Bern Uhlig