Stephen SONDHEIM : Sweeney Todd.  Musical thriller en deux actes.  Livret de Hugh Wheeler, d'après la pièce de Christopher Bond.  Orchestrations de Jonathan Tunick.  Rod Gilfry, Caroline O'Connor, Rebecca Bottone, Nicholas Garrett, Jonathan Best, John Graham-Hall, Rebecca De Pont Davies, David Curry, Pascal Charbonneau.  Ensemble orchestral de Paris, dir. David Charles Abell.  Mise en scène : Lee Blakeley.Décidément le Châtelet devient le lieu incontournable du musical américain.  La production de Sweeney Todd est, en tous points, une franche réussite.  De quoi s'agit-il ?  D'un fait divers grand-guignolesque tourné en fable morale : la légende du barbier de Fleet Street qui égorge ses clients dont les cadavres sont ensuite récupérés par la tenancière de la gargote voisine pour en faire de la chair à pâté.  Mais ce barbier a une histoire qui sinon explique son geste, du moins le rend plausible : n'a-t-il pas juré de se venger du juge qui l'envoya sans raison naguère au bagne, alors que celui-ci a cherché à séduire sa propre fille Johanna.

  Le récit mélodramatique puise aux sources de ces pièces sanglantes adulées par l'Angleterre du début de la révolution industrielle.  Les bas-fonds décrits par Dickens ne sont pas loin.  La dimension épique, quasi brechtienne, opposant la foule anonyme à des personnages très typés narrant une fable avec son contexte socio-politique est présente aussi.  Mais il s'agit d'une comédie destinée à divertir : les deux monstrueux protagonistes, le serial killer et sa voisine affairiste ne sont pas dépourvus d'humanité et attirent finalement la sympathie plus que la répulsion car ils sont sans doute les produits d'une société déshumanisée où l'arbitraire de certains (et peut-être même d'un juge) a creusé le fossé des inégalités.  Stephen Sondheim déroule une action d'un étonnant impact dramatique qui ne connaît pas de temps mort et dans lequel l'orchestre est constamment à l'œuvre même pour souligner les passages parlés.  Il y a là pléthore de personnages hauts en couleurs : le barbier Sweeney Todd, figure hors norme, Pirelli, autre as du rasoir et rival malheureux, l'aide de celui-ci, le jeune Toby, la mendiante qui, la première, va suspecter quelque chose d'anormal, ou des figures dont l'honorabilité est mise à mal, tels le juge Turpin qui s'est amouraché de la fille du barbier et est à l'origine de sa vindicte et son factotum, le bailli Bamford.  Il y a aussi des amoureux romantiques, Anthony, le jeune marin, sincèrement épris de Johanna.  Plus remarquable est le mélange de l'abominable et du comique qui finit par donner à la pièce une tonalité moins effrayante qu'il n'y paraît : le personnage de Mrs Lovett est caractéristique.  La commerçante peu scrupuleuse, voire amorale, appartient à la galaxie de ces rôles de mégères exubérantes qu'on n'arrive pas à prendre au sérieux car leurs raisonnements ne sont pas dénués du bon sens.

 

 

 

 

©Marie-Noëlle Robert/Châtelet

 

 

 

La production rend justice aux divers aspects de ce thriller musical.  La mise en scène de Lee Blakeley est d'une rare efficacité.  On entre très vite dans le vif du sujet et le spectacle ne souffre pas de baisse de régime.  Une sorte de continuum cinématographique s'installe qui capte l'attention : une décoration inspirée de quelque entrepôt londonien, développée sur deux niveaux, et des éclairages d'une grande sophistication permettent de varier scènes et atmosphères.  L'horreur est tournée en dérision car le hasard semble rendre les situations plus cocasses qu'effrayantes.  Les traits véristes (jaillissements d'hémoglobine, corps envoyés sans ménagement aux oubliettes) suscitent moins l'effroi qu'une réaction amusée.  C'est qu'un vent de folie s'empare peu à peu de l'action qui voit pourtant une seconde partie reprendre la précédente simplement en amplifiant la narration dans une sorte de mécanique de plus en plus implacable.  La seule licence que s'autorise Blakeley concerne la fin de l'ouvrage qui voit ici Sweeney Todd envoyer Mrs Lovett dans le four à pain et celui-ci périr sous les coups du jeune Toby devenu fou, lui aussi.  Avoir fait appel à un orchestre symphonique, ce qu'aucune production ne permit à Broadway, est un atout considérable.  L'image musicale s'en trouve renforcée dans sa force rythmique, sa rutilance comme ses stridences, et ses couleurs sombres dans les interventions du chœur.  Ainsi la ballade introductive, par ses diverses reprises, jouera-t-elle un rôle unificateur.  Le show est vocalement somptueux.  L'alliance de voix d'opéra ou rompues au style du musical produit un effet détonant : la gouaille inimitable de Caroline O'Connor, son énorme faconde scénique (déjà appréciée sur cette même scène dans On the Town de Bernstein) n'a d'égale que la prestance de Rod Gilfry (naguère Billy Budd à l'Opéra Bastille) et son art accompli de distiller un geste musical brillant.  Une armada de rôles de sopranos, ténors et basses, tous fort bien tenus, finissent de rapprocher l'œuvre de l'opérette, pour ne pas dire de l'opéra.  Une sorte de Porgy and Bess moderne ?