Georg Friedrich HAENDEL : BelshazzarOratorio en trois parties.  Livret de Charles Jennens.  Kenneth Tarver, Rosemary Joshua, Bejun Metha, Kritina Hammarström, Jonathan Lemalu.  RIAS Kammerchor.  Akademie für Alte Musik Berlin, dir. René Jacobs.  Mise en scène : Christof Nel.

 

Si dans sa dernière période créatrice Haendel se tourne vers la spiritualité et se consacre à l'oratorio plus qu'à l'opéra, il n'en délaisse pas pour autant les sujets à fort potentiel dramatique.  Belshazzar (1745) est sans doute son oratorio le plus habité de théâtralité.  Le livret dont René Jacobs souligne la densité, est tiré du Livre de Daniel dans l'Ancien Testament.  Mais le thème de la fin de l'empire babylonien puise à d'autres sources, tels qu'Hérodote, Xénophon et les Psaumes.  Oratorio biblique ou opéra caché, on y croise des événements majeurs : la prédiction de la chute de Babylone, le festin de Balthazar, l'écrasement d'une dynastie, la libération du peuple hébreu.  Du fait que l'œuvre n'était pas destinée à être mise en scène, la musique pourvoit à l'imagination et prend une dimension essentielle.  Elle est en soi descriptive : «  c'est la musique qui donne une force, une âme et une grande présence dramatique à un théâtre invisible », dit encore René Jacobs.  Haendel se libère du carcan de l'aria da capo pour privilégier un récitatif accompagné d'une éloquente force expressive.

  Ce qui engendre paradoxalement une liberté dramatique plus marquée que dans la forme rigide de l'opera seria.  La partie chorale occupe la place centrale de ce drame collectif, incarnant les trois peuples en présence : les Babyloniens, présomptueux mais aveugles, les Juifs, impressionnants d'austérité et critiques, les Perses, agressifs et vigoureux.  Les cinq personnages tutoient l'univers de la tragédie antique : Belshazzar, pâle fils de Nabuchodonosor, tyran sûr de son pouvoir mais faible devant le prodige d'en-Haut, la reine Nitocris, sa mère, qui, la première, entrevoit la chute inévitable de Babylone, figure hors norme dont la clairvoyance l'amènera à une sorte de conversion, Cyrus, le héros qui la victoire conquise, se veut magnanime, enfin le prophète Daniel qui donne au drame une dimension morale, presque religieuse.  On comprend qu'une telle œuvre appelle la scène.

 

Le spectacle du Capitole, co-produit avec le festival d'Aix, réussit cette adaptation théâtrale.  Non que son concepteur Christof Nel cherche à transposer de manière radicale.  Il s'attache à suggérer plus qu'à imposer un schéma.  Au-delà de la fresque historique, c'est le thème du régicide qui est abordé et le conflit né du désir d'élimination d'un tyran pour l'avènement d'une ère nouvelle.  La portée politique rejoint la destinée religieuse.  La vision est intériorisée à l'aune de cette première scène traitée en forme de prologue qui voit la reine craindre la ruine de Babylone.  La force de la régie réside dans l'art de traiter la masse chorale avec une précision millimétrique et, en même temps, un absolu naturel.  Chacune des incarnations de cette collectivité multiforme donne lieu à un habile changement de couvre-chef, rendant la transformation crédible d'une scène à l'autre.  Ainsi de la résolution des Perses à mener à bien le stratagème de la conquête de la cité babylonienne en détournant le fleuve Euphrate, de l'assurance des habitants de celle-ci, de leur joie bachique lors de la scène du banquet, de la désespérance et du hiératisme du peuple hébreu.  L'art de sculpter les groupes est saisissant, tour à tour agglutinés en grappes ou évoluant en ordre dispersé, ou encore alignés sagement assis, les jambes ballantes.  Des éclairages spectraux renforcent cette adroite animation.  Avec le RIAS Kammerchor, on a affaire à une phalange qui semble rompue à la scène, comme elle est somptueuse dans la projection vocale et la souveraine articulation du texte anglais.  La régie est sobre et efficace, n'étaient quelques acrobaties de figurants se déployant sur l'aplat d'un vaste mur barrant le fond du plateau qui, au fil de l'action, dégage plusieurs plans en haut desquels est juché le trône de Balthazar : symbole des solides remparts de Babylone, l'impénétrable cité.  René Jacobs fait corps avec ses chanteurs, respirant avec eux.  De sa direction émane une joie intérieure, presque jubilatoire. L'orchestre de l'Akademie für Alte Musik Berlin est l'instrument idéal pour en célébrer les couleurs chatoyantes.  La chaleur que ses musiciens font rayonner est palpable.  Une distribution de grande classe a été assemblée.  Rosemary Joshua campe une Nitocris partagée entre un pathétique amour maternel et le choc causé par le meurtre du roi.  Le contre-ténor Bejun Metha domine les couleurs héroïques de la partie de Cyrus par une qualité étourdissante de vocalises.  Le prophète Daniel est bouleversant de sobriété à travers la composition de Kristina Hammarström, impressionnante voix d'alto.  On a plaisir à retrouver la basse chantante de Jonathan Lemalu.  S'il révèle par ses bravades la démesure du tyran, Kenneth Tarver, Belshazzar, paraît en retrait, sans doute par une moins longue fréquentation de l'idiome haendélien.

Ce magnifique spectacle, filmé par Don Kent, lors de sa création au Festival d'Aix-en-Provence en juillet 2008, avec la même distribution, à l'exception de Neal Davies, paraît en DVD.  Il est tout aussi remarquable par la qualité de la prise de vues : acuité des plans, originalité des cadrages, finesse des images, mis à part quelques gros plans excessifs (2DVDs Harmonia Mundi : HMD 9909028.29.  TT : 2h46).