Soit une pièce de théâtre, Grâce à mes yeux, de Joël Pommerat, créée en 2002.  Soit un compositeur, Oscar Bianchi, séduit par cette écriture, par cette histoire située on ne sait où, on ne sait quand. Soit Thanks to my eyes, opéra de chambre commandé par le festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence 2011 et Théâtre & Musique.  Pourquoi le passage d’un texte en français à un livret en anglais ? Pour une musicalité de la langue souhaitée par le compositeur et comprise par l’auteur ; seul un personnage, dans un rôle parlé, conserve le français.  Est-ce à cause de cette traduction, est-ce à cause du rétrécissement du texte original qui devient livret ? Toujours est-il que quelque chose semble s’être perdu en route.  La lecture des intentions sur le papier est très séduisante. 

Quelque part, quelqu’un, un fils, vivant dans l’ombre d’un père prestigieux, sous l’aile d’une mère qui n’est plus elle-même qu’une ombre.  Le fils, celui qui ne réussira jamais, reçoit des lettres, des lettres de femmes, reçoit des femmes, qui sont presque déjà des ombres.  Mais le père glorieux n’est sans doute qu’un imposteur.  Tout cela posé, avec un parfum à la Maeterlinck, on attend l’œuvre.  Or, ce qu’on voit et ce qu’on entend ne décolle pas de ce qu’on peut lire sur le programme.  Comme si le vent refusait de souffler dans les voiles de la dramaturgie.

Pourtant la musique est là, très belle, avec une écriture vocale intéressante, avec une orchestration riche en instruments graves qui engendrent un spectre harmonique somptueux, avec un accordéon inattendu qui ouvre un espace acoustique généreux.  Oscar Bianchi, né en 1975, est un compositeur qui a eu l’occasion de participer à l’Académie européenne de musique.  L’Ensemble Modern dirigé par Franck Ollu ménage des nuances subtiles et les passages utilisant l’électroacoustique sont particulièrement réussis.  Mais on reste à la lisière.  Quand Joël Pommerat, dans un entretien, parle d’une femme qu’il a découverte dans une ferme de montagne, alors qu’il était enfant, tellement vieille, tellement d’un autre temps qu’il en a eu peur, on a envie de la connaître aussi, pour partager cette émotion et cette crainte.  Or elle était là, devant nos yeux, sur la scène et l’on est passé à côté.  Question décidément cruciale, et posée depuis plus de quatre siècles, que celle du fonctionnement d’un livret d’opéra.