La production du Nez de Chostakovitch présenté cet été au Grand Théâtre de Provence a été possible grâce à la réunion de trois partenaires : le Metropolitan Opera de New York, le Festival d’Aix et l’Opéra de Lyon. Le projet demandait des forces de cette envergure et le résultat est à la hauteur de l’ambition soutenue. Le Nez a connu, dès son origine littéraire, de nombreux remaniements liés à des censures plus ou moins exprimées. Chostakovitch a considérablement retravaillé le texte de Gogol pour les besoins de son opéra, réintroduisant des épisodes qui en avaient disparu. Il avait 22 ans en 1928 lorsqu’il s’est attelé à ce qui apparaît encore aujourd’hui comme une gageure. Créé deux ans plus tard, ce qui constitue une sorte de préfiguration de théâtre musical a reçu un accueil public favorable mais s’est attiré les réserves d’une critique prudente et déjà convaincue des effets néfastes d’une création par trop originale et audacieuse.

 

 

Pour cette œuvre totalement disparue du répertoire entre 1931 et 1974, William Kentridge, plasticien, cinéaste et metteur en scène sud-africain propose une vision époustouflante.  Elle s’appuie sur une analyse et une documentation qui emprunte à l’Histoire, autant politique qu’artistique.  Le travail préparatoire à la mise en scène a donné lieu à de petits films, à des animations, à des sculptures qui étaient également présentés à l’Atelier Cézanne et à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence.

 

Comment narrer cette histoire irracontable d’un nez qui, après un passage chez le barbier, quitte le visage de son propriétaire, l’assesseur de collège Kovaliov, et part vivre sa vie d’organe olfactif indépendant ? Kentridge fait appel à la vidéo, à des figurines découpées projetées sur écran, à des éléments mobiles qui s’assemblent pour dessiner un visage, un animal ou une machine, à des coupures de presse, à des slogans, à des décors à plusieurs étages et plusieurs facettes. Les dessins de Rodchenko et de toute l’avant-garde constructiviste soviétique sont très présents dans l’inspiration de Kentridge. Les chanteurs solistes ou du chœur sont autant de silhouettes cocasses et typiques, vêtues de costumes qui détournent la tradition, comme ces grands manteaux à plis qui donnent aux policiers des allures de derviches tourneurs. Les innombrables trouvailles et références sont mises en espace avec une telle ingéniosité que le spectateur n’est pas saturé et garde intacte sa capacité à recevoir la musique. Dans la fosse, Kazushi Ono guide l’Orchestre & Chœur de l’Opéra de Lyon de façon très acérée dans cette partition qui témoigne de l’assimilation par le jeune Chostakovitch des œuvres de Stravinsky, de Prokofiev, d’Alban Berg et de sa familiarité avec le jazz et les musiques d’accompagnement de films muets. Les caractères très marqués et différenciés des voix sont magnifiquement rendus par une distribution essentiellement russe, à l’exception de Claudia Waite, soprano américaine, qui campe une redoutable femme de barbier. Vladimir Samsonov est le baryton propriétaire du nez, assisté d’un ineffable serviteur, long comme un jour sans pain, Vasily Efimov.

Les références de William Kentridge témoignent d’une vision a posteriori, que ne pouvait avoir Chostakovitch en 1930, de l’évolution de la politique artistique de l’URSS. Elles prennent un sens très particulier pour le spectateur d’aujourd’hui qui peut constater que le procès fait aux artistes de dérouter le public reste un thème cher aux dirigeants, y compris hors des dictatures.