Le Fado est consubstantiel à l'âme portugaise, mélancolique, qui aime tant chanter. Il se chante aujourd'hui dans les bars de Lisbonne ou à Coimbra, plutôt pour les touristes, mais pas seulement, à en juger par l'ambiance qui s'empare du public local lorsque le ton s'enivre. Il se livre aussi en concert par le truchement de voix flamboyantes comme celle de la grande Amalia Rogrigues. Joana Amendoeira est de cette lignée. Elle se produisait, pour la première fois au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, dans la salle de musique de chambre du Bozar. Devant un public de connaisseurs, et sans doute de la communauté portugaise de la ville européenne.

Pour une soirée chaude en couleurs. Entourée de trois musiciens, Pedro Amendoeira, son frère, à la guitare portugaise, Rogiero Ferreira, à la guitare classique et Entonio Quintino, contrebasse, Joana Amendoeira va enchainer une heure et quart durant succès de toujours du répertoire et pièces plus récentes, souvent écrites pour elle. Elle a du chien dans sa robe rouge sang et sa mantille noire qu'elle rassemble tantôt sur les reins tantôt au-dessus de l'épaule, et surtout ce timbre grave, guttural qui, via une habile sonorisation, communique immédiatement la sensation non pas de tristesse, de profonde nostalgie plutôt. Elle va distiller ces chants qui sont autant de déclarations d'amour à la ville de Lisbonne, ''Lichboa'', à ses quartiers pittoresques dont l'Alfama, ou à des cités maritimes telle Viana do Castelo, et bien sûr aussi au pays Portugal. Elle glisse un hommage ému à Amalia Rodrigues. On est vite pris au jeu de cette musique au rythme sommaire, de ces tunes qui semblent proches les uns des autres, mais restent suffisamment variés pour donner l'impression de quelque chose de différent à chaque fois. Tous les morceaux sont fabriqués sur un modèle immuable : une introduction musicale, quelques couplets chantés, puis une sorte de cadence instrumentale débouchant sur une coda reprenant le chant initial. On est conquis par l'abattage de la chanteuse et la maestria de ses complices musiciens qui, lors d'une pièce, sont invités à improviser tour à tour en solo comme en manière de jazz. A ce jeu la guitare portugaise de Pedro Amendoeira fait des malheurs de ses virtuoses et imaginatives modulations. Des mots comme « saudade » frappent l'oreille et le cœur comme toute cette panoplie d'affects inhérents à la galaxie fadiste : le destin - à l'origine du mot fado, dérivé du fatum -, l'amour malheureux, la nostalgie du passé, la jalousie, le chagrin. L'exil encore, car le fado dériverait des chants de marins. Le public est invité à battre des mains et ne se fait pas prier. L'adrénaline monte vite sur le plateau et dans la salle jusqu'aux bis fêtant une talentueuse artiste.