Reprise de la production créée au château de Versailles en juin dernier dans le cadre des festivités commémoratives du tricentenaire de la mort de Louis XIV, ce concert des Arts Florissants, mis en espace à la Philharmonie de Paris, est un petit chef d'œuvre de goût et une fière réussite artistique.

L'idée était de recréer une promenade imaginaire à Versailles au temps de Louis XIV, dans ces lieux emblématiques où était célébrée la musique au temps de Roi-Soleil, que sont l'opéra royal, la chapelle, la galerie des glaces, correspondant chacun à un genre précis : la tragédie lyrique, la musique sacrée et le divertissement d'apparat. Autour des six compositeurs essentiels du Grand-Siècle : Jean-Baptiste Lully, Michel-Richard de Lalande, François Couperin, Henry Desmarest, Marc-Antoine Charpentier et Robert de Visée. Privé de la réalité physique des lieux, et de la déambulation à travers le château, le concert parisien en restituait du moins l'atmosphère grâce à une intelligente mise en espace due à Denis Podalydès, qui a conçu un texte de liaison que dit le roi lui-même (Laurent Stocker) et chorégraphié une action, au sens propre - un danseur (Adrien Couvez) évoluant en quelques figures plus acrobatiques que poétiques - et figuré : les solistes et le chœur se mouvant dans un ballet harmonieux. Nous sommes au « théâtre du temps » et Louis le magnifique y distribue les rôles, lui qui fut le commanditaire-ordonnateur des fastes musicaux, habile danseur lui-même, et protecteur des arts de Terpsichore et d'Euterpe. Tout commence donc par la musique d'opéra qui nous vaudra un florilège d'extraits d'Atys et d'Armide de Lully comme de Médée de Charpentier. D'Atys (1676), appelé l'« opéra du roi », on entendit des passages essentiels du Prologue et des actes III et V, dont le fameux « sommeil », proprement hypnotique sous les doigts de William Christie, qui entoure le trio « dormons, dormons tous », et le récitatif terrible d'Atys « Quelle vapeur m'environne », interprété avec un sûr pathos par Reinoud Van Mechelen. Celui-ci n'est pas moins impressionnant dans la partie de Jason de Médée, « Qu'ai-je à résoudre encore ». Émilie Renard offre une vraie veine de tragédienne dans l'air d'Armide (ultime opéra de Lully, en 1686) « Enfin il est en ma puissance ». Introduite par ses fameuses fanfares, le Te Deum de Charpentier ouvrait la deuxième partie qui donnait encore à savourer le Regina coeli de Lully par un extatique trio de sopranos/dessus, Élodie Fonnard, Émilie Renard et Virginie Thomas, puis un passage du Psaume 12, « Usquequo Domine », de Desmarest par un trio dessus, haute contre et basse. Elle se concluait avec ferveur par un chœur du Te Deum de Michel-Richard de Lalande. Le troisième volet, dévolu au divertissement et à la comédie-ballet, à la fois plus festif et plus sombre, car on s'achemine vers la fin du règne du Roi-Soleil, juxtaposait des extraits des Plaisirs de Versailles et du Malade imaginaire de Charpentier, et du Bourgeois gentilhomme de Lully. On sait qu'au couple artistique Molière-Lully, à qui l'on doit une floraison de pièces combinant en un heureux mélange théâtre, musique et danse, succéda une nouvelle association, celle de Charpentier-Molière dont le fleuron est Le Malade imaginaire. Christie avait choisi d'illustrer cette partie par l'Ouverture du Prologue de la pièce, puis par diverses danses dont la Sarabande du premier Concert royal de Couperin (magnifique duo flûte et continuo), la Première entrée : Cérémonie des Turcs, du Bourgeois gentilhomme, fort cocasse dans la vision de Podalydès, ou la Chaconne de Robert de Visée, jouée au théorbe solo (magistral Thomas Dunford), juste dansée dans un auditorium à l'éclairage tamisé. Pour finir par le chœur à la gloire du maître de céans, « Joignons tous dans ce bois Nos flûtes et nos voix, Ce jour nous y convie ; Et faisons aux échos redire mille fois : ''Louis est le plus grand des rois! '' ». Qui aujourd'hui parmi les grands de ce monde pourrait se voir louanger de telle hyperbolique façon ! On admire la brochette de solistes alignés par Christie, dont plusieurs sont issus de son Jardin des Voix, comme encore la basse Victor Sicard, et la finesse et le jeu décontracté de son Chœur. Tous ces artistes savent aussi bien faire leur ce langage fleuri du Grand Siècle que se mouvoir avec aisance sur un plateau. Quant à la formidable identification des musiciens des Arts Florissants et de leur chef à ce répertoire stylistiquement exigeant, il n'est pas besoin d'en souligner l'évidente réalité.