Nacio HERB BROWN & Arthur FREED, chansons. Betty COMDEN & Adolph GREEN, scenario : Singin' in the Rain. D'après le film de la Metro-Goldwyn-Mayer et la chorégraphie originale de Gene Kelly et Stanley Donen. Dan Burton, Daniel Crossley, Clare Halse, Emma Kate Nelson, Robert Dauney, Emma Lindars, Matthew Gonder, Matthew McKenna, Karen Aspinall. Lambert Wilson. Ensemble. Orchestre Pasdeloup, dir. Stephen Betteridge. Mise en scène : Robert Carsen. Théâtre du Châtelet.

La comédie musicale a désormais sa salle à Paris : le Châtelet. Après On the town, de George & Ira Gershwin, My fair Lady, d'après le film de George Cukor, ou encore Un américain à Paris, voici Singin' in the Rain. Une comédie musicale basée sur l'adaptation d'un film culte : celui réalisé en 1952 par la MGM sur un sujet bien mince, mais combien porteur, le passage du muet au parlant, et à partir d'un tube, la chanson « Singin' in the rain » exécutée par Genn Kelly.

 


©Théâtre du Châtelet/Marie-Noëlle Robert

Il fallait du flair sinon du culot pour théâtraliser le film et ne pas sombrer dans une copie servile. Robert Carsen est l'homme de la situation. Comme il l'a prouvé pour la production de My fair Lady, et avec la même équipe artistique, il réalise là un ''winner''. Car mettre sur les planches l'envers du décor non pas d'une pièce de théâtre, mais d'un film, est une gageure, tant les points de repères sont différents, voire introuvables dans le second cas, l'écran n'ayant pas d'épaisseur physique. Qu'à cela ne tienne, on va en réinventer les codes ou plutôt en user à fond ! Pour passer allègrement des scènes de tournage et de leurs préparatifs au résultat filmique final : il suffit pour cela de s'arrêter sur le fameux ''The End'', et de tout de suite l'inverser pour donner l'illusion qu'on est en deçà de l'écran, dans les coulisses du studio. Cette idée de mise en abîme est chère au metteur en scène canadien qui l'a expérimentée dans bien de ses productions opératiques, comme Rusalka à l'Opéra Bastille. Celle de miroir par rapport au théâtre lui-même dans lequel on joue l'est aussi (on pense à ses Contes d'Hoffmann et surtout à Capriccio, où le Palais Garnier, visualisé dans plusieurs de ses lieux, devenait partie intégrante du spectacle) : ici le Théâtre du Châtelet, particulièrement en évidence lors du numéro « Broadway Melody » où toute la compagnie se trémousse dans une réplique du cadre de scène du théâtre, comme démultiplié à l'infini et enluminé d'ampoules blanches qui clignotent en tous sens façon entrée de Music hall. Autre idée géniale : puisqu'on passe du muet au parlant, à propos d'un film dont l'action se déroule en 1927, pourquoi ne pas proposer une évocation du cinéma en noir et blanc ! Carsen bâtit donc son spectacle sur le noir et le blanc, beau clin d'œil : tout, décoration, costumes, sera décliné dans un dérivé de ces deux couleurs fondamentales, avec pour seules exceptions la paillette argentée en première partie (ensemble « Beautiful Girl »), et le doré clinquant en seconde (ensemble « Broadway Melody »). La franche couleur vive n'apparaitra qu'à la toute fin - effet de surprise garanti - où toute la compagnie se voit troussée en cirés et bottes jaunes poussins, parapluies verts, jaunes, bleus à la main, dans un rush proprement irrésistible ! Autre clin d'œil, cette fois, à l'avènement du Technicolor sur les écrans dans les années 50.


©Théâtre du Châtelet/Marie-Noëlle Robert

Le spectacle est entrainant, trépidant, à l'aune du message qu'il est censé transmettre : la réussite, en l'occurrence d'une star du muet, Don  Lockwood, et les ratés juste évités ou franchement étalés du nécessaire doublage des voix ''du muet'' ne passant pas la rampe du ''parlant'', à l'image de celle de Lina Lamont, impitoyable timbre de crécelle. Tout évolue sans le moindre temps mort  : on passe sans hiatus des scènes intimes, l'inévitable duo amoureux, le numéro de duettistes, aux grands tableaux d'ensembles démonstratifs chantés et dansés. Il règne durant toute la soirée, après une mise en route un peu longuette, une vitalité débordante. Il faut dire que la chorégraphie de Stephen Maer, est on ne peut plus imaginative et dépasse le banal style revue, se situant dans ce qu'on voit à Broadway : mouvements millimétrés, ivresse du geste mêlant traits comiques et folles excentricités. Les éclairages sophistiqués participent de l'ambiance jubilatoire générale, moyennant par exemple force jets de projecteurs dans la salle pour donner le sentiment que le public est lui aussi partie à l'affaire. Le travelling scène-salle fonctionne au quart de tour. Et cela marche à en juger par le tonnerre d'applaudissements qui va croissant au fil du show! L'interprétation ne mérite qu'éloges. C'est qu'on a fait appel à des artistes rompus au joué-chanté-dansé, dans la plus pure tradition anglo-américaine. Ainsi Dan Burton, Don Lockwood, est-il irrésistible crooner, réussissant le tour de force de s'inscrire avec panache dans les pas de Gene Kelly, et pas seulement lors de la fameuse chanson délivrée sous une pluie battante, vraie réplique du film : son bagout, son allant, sa pêche de séducteur crèvent...l'écran. De Cosmo Brown, le ludion facétieux, Daniel Crossley offre un portrait pas moins sensationnel d'abattage : le numéro « Make 'em Laugh » est un concentré d'acrobaties insensées et de chant humoristique en diable. Chez les dames, Clare Halse, Kathy Selden, prête une bien jolie voix ductile (« Beautiful Girl ») avec juste ce qu'il faut de gouaille (« You are My Lucky Star ») pour figurer la farouche volonté de cette starlette d'embrasser une vraie carrière à l'écran ; et Emma  Kate Nelson est une Lina Lamont proprement impayable dans ses essais de ''beau son'' pour améliorer des cordes vocales décidément ingrates à dérouiller. Sa taille en échassier ajoute au comique de situation. Quant à Emma Lindars, Miss Dinsmore, son numéro de coaching « Moses supposes his toeses are roses... » est à se pâmer de rire, vraiment pétulant lorsqu'entraînée dans des figures chorégraphiques impétueuses par les deux larrons en foire Don et Cosmo. L'ensemble des chanteurs-danseurs brûle les planches/l'écran autant par son énergie que par son formidable professionnalisme. De l'entrain, il y en a à ras bord dans la direction de Stephen Betteridge qui à la tête de l'Orchestre Pasdeloup, déchaîne des torrents de « tunes » aussi entraînants les uns que les autres. Standing ovation