Un spectacle totalement décomplexé : Viva la Mamma !


Gaetano DONIZETTI : : Viva la Mamma ! Dramma giocoso en un acte. Livret du compositeur & de Domenico Gilardoni. Laurent Naouri, Patricia Ciofi, Charles Rice, Clara Meloni, Enea Scala, Pietro Di Bianco, Enric Martinez-Castignani, Katherine Aitken, Piotr Micinski, Dominique Benforti. Orchestre et Choeurs de l'Opéra de Lyon, dir. Lorenzo Viotti. Mise en scène : Laurent Pelly. Opéra de Lyon.

© Stofleth Ce n'est pas si souvent qu'on rit de bon cœur à l'opéra. Pour réagir aux travers d'un genre qui plus que tout autre renferme tant de chausse-trappes, de passion en coulisses et son lot de drames. La parodie de l'opéra, on la percevait déjà, légèrement féroce, dans Le Directeur de théâtre de Mozart. On la trouvera encore, plus dramatisée, dans Ariane à Naxos de Richard Strauss. Mais avec Viva la Mamma ! (1831), Donizetti nous en offre peut-être la vraie quintessence burlesque. Une troupe s'essaie à mettre au point une répétition au cours de laquelle les égos se déchaînent, à commencer par celui de la prima donna, Daria, qui n'entend pas même se faire approcher par Luigia, la seconda donna.

Qu'à cela ne tienne, la mère de cette dernière vient à la rescousse et propose ses services, au prix de quelques empoignades, alors surtout que le primo tenore et le contre ténor ont déserté, au grand dam du chef d'orchestre et de l'impresario. Le mari de la prima donna offrira lui aussi de remplacer le ténor. Tout semblerait aller bien, sinon pour le mieux... Mais, coup du sort, le directeur du théâtre annonce qu'il renonce à produire... Et tout le monde - pourtant enfin réuni dans l'adversité, au son d'une « Marche lugubre » - prend la poudre d'escampette !
Il n'en fallait pas moins pour fertiliser l'imagination de Laurent Pelly dont on connait les lectures décapantes. Pour son quatrième Donizetti, après La fille du régiment, L'Elisir d'amore et Don Pasquale, il s'attèle à ce dramma giosoco qui décortique les ressorts du théâtre lyrique, avec une pointe de mélancolie amusée. Ces stars du gosier sont somme toute attachantes dans leur démesure et leurs excentricités. Rien de tel pour débusquer chez elles des travers si humains que la jalousie, la vantardise, la vanité. Sa mise en scène se veut une sorte de flash back : la troupe est repliée dans un vieux théâtre de province italien transformé en parking. On y répétera bon an mal an avec des accessoires de fortune à même la dalle de ciment. Au moment où les choses vont prendre forme, la magie se produit : le théâtre retrouve ses ors d'antan et redevient l'écrin de la future représentation. D'un glorieux monde révolu à la splendeur retrouvée. Pelly type ses personnages avec malice mais aussi des clins d'œil amusés sur leur vantardise invétérée – pas un qui ne mâche ses mots pour dire son fait à l'autre - et leurs états d'âme touchants : ce ténor qui ayant fui la meute, revient incognito et va jusqu'à embrasser le sol de ce théâtre qui lui a sans soute tout donné. Surtout cette Mamma Agata qui veut assurer le show pour promouvoir son rejeton : une castafiore plus vraie que nature, d'autant plus que la partition confie le rôle à un travesti...une basse bien sonore. Dans une pièce qui fait la part belle aux ensembles, Pelly se calque avec brio sur le temps musical, « une musique qui provoque immédiatement du théâtre », dit-il. Mais sans jamais se départir du ton de la parodie amicale, plus amusée qu'amère. Car ces êtres de chair et de sang sont autre chose que de pantins. Reste que la charge peut être sans concession. Les avatars du bien faire, à deux doigts de l'improvisation, l'intarissable effervescence, résolument ravageuse, tout va être scruté au scalpel. Ainsi les échanges entre Mamm'Agata et la prima donna virent-ils au crêpage de chignon. Ceux entre la susdite et le ténor, autour du piano droit malmené en tous sens, chacun cherchant à y puiser sa légitimité, tourneront à un mémorable défouloir déchaînant le rire sans complexe dans la salle.

 

 

© Stofleth La distribution répond au quart de tour. Laurent Naouri offre du rôle titre une composition d'anthologie. On savait depuis son Falstaff à Glyndebourne que la veine comique lui était aussi familière que la passion tragique et dévorante d'un Golaud. Il est ici proprement impayable dans un modèle d'imitation millimétrée : inénarrable dans sa robe à fleurs à l'ancienne, sac à main noir vissé au poignet, sa perruque rousse bouclée et ses manières féminines plus vraies que vraies. Au service d'une incarnation grandiose de mère poule ou de mégère non apprivoisée. Il faut voir ces mimiques caricaturales, ces facéties gourmandes, ou entendre ces borborygmes vocaux qui oscillent entre le vrai faux falsetto aigu et basse profonde, et ce bagout qui n'a rien à envier à quelque Figaro rossinien. Quel abattage ! Quel bonheur ! Patricia Ciofi, elle aussi, se calque adroitement dans la manière débridée de Pelly et orne le chant de la prima donna de tous les effets les plus séduisants. Il en va de même des autres morceaux de mécano de cette troupe décidément peu ordinaire : Procopo, le mari bravache de la première soprano, Charles Rice lui apporte une dimension hyperbolique ; la jeune soprano Luigia, Clara Meloni en propose un chant justement accompli, à faire pâlir sa rivale. Enea Scala, le primo tenore, sait dispenser toute la fougue et la tension qui caractérisent cette gente très en vue. Et le maître de chapelle, Pietro Di Bianco, est à la hauteur de la tâche combien délicate, sinon impossible en pareille circonstance, de venir à bout des ardeurs chauffées à blanc et séparer les belligérants. La musique de Donizetti, qui à bien des égards se calque sur celle de Rossini - science des ensembles, accélérations soudaines, légèreté du débit -, Lorenzo Viotti la dirige comme de la crème fouettée. Le jeune chef, lauréat du concours des Jeunes Chefs d'orchestre de Salzbourg 2015, tire de l'Orchestre de l'Opéra de Lyon un bien sympathique babillage. Cela s'enivre volontiers dans le tourbillon des ensembles. Et on s'attarde aussi sur quelques moments plus lyriques, répits au délire ambiant, telle que la romance de Luigia, adossée à un solo de violoncelle ou à la fameuse ritournelle de Mamm'Agata, modèle de singerie de l'air d'opéra et de ses tics, où Laurent Naouri se montre d'une rare et ''hénaurme'' cocasserie. Encore une fois, l'Opéra de Lyon aura déniché une pépite, comme il n'y a pas si longtemps avec Le Roi Carotte d'Offenbach.