Phèdre, superbe, ardente et dépouillée


Jean-Baptiste LEMOYNE : Phèdre. Tragédie lyrique en trois actes. Livret de François-Benoit Hoffmann d’après la pièce éponyme de Racine. Adaptation pour quatre chanteurs et dix instrumentistes de Benoit Dratwicki. Judith Van Wanroij, Diana Axentii, Enguerrand de Hys, Thomas Dolié. Le Concert de la Loge, dir. Julien Chauvin. Mise en scène : Marc Paquien. Théâtre des Bouffes du Nord, Paris


Judith Van Wanroij © Gregory Forestier
Après La Reine de Chypre d’Halevy, malheureusement pénalisée par un casting vocal perturbé en toute dernière minute, et avant Le Timbre d’argent de Saint-Saëns, Phèdre de Jean-Baptiste Lemoyne (1751-1796) constituait le second volet de cette trilogie opératique proposée par le Centre de musique romantique française dans le cadre de son festival 2017 à Paris. Phèdre (1786), une rareté exhumée grâce aux recherches effectuées par la fondation du Palazzetto Bru Zane dont il convient de louer les efforts considérables entrepris au service de la musique française. Une tragédie lyrique correspondant à une résurgence de l’esthétique du Grand siècle en réaction à la « décadence » observée après la disparition de Rameau.

Sorte de retour aux sources classiques, mêlant chant et déclamation, traduisant dans une certaine mesure l’ascendance progressive de la musique sur le verbe, musique aux accents frénétiques caractéristiques du premier Romantisme. Opéra du désir, de la passion et de la mort prochaine dont le livret resserré, la dramaturgie intense et la musique particulière de Lemoyne font tout l’intérêt. Même si cette version réduite où les chœurs notamment ont été supprimés ne correspond pas à ce qu’ont dû entendre les contemporains de Lemoyne, il faut bien avouer qu’elle n’est pas sans charme. Par la mise en scène dépouillée de Marc Paquien d’abord, les acteurs s’y déplacent avec pertinence occupant la totalité de l’espace restreint qu’ils partagent avec les musiciens placés dans des cases incrustées dans le plateau devenant les grands prêtres de cette marche inéluctable vers la mort, car c’est bien un drame qui se joue ici, les déambulations dans la pénombre d’Hippolyte un poignard à la main pendant l’ouverture en est la plus évidente preuve. Par la musique ensuite, faite d’une suite d’airs et de duos alternant chant et déclamation dans une succession très prenante, fluide et naturelle fidèle à la tradition gluckiste. Par l’engagement des musiciens du Concert de la Loge conduits de main de maître par Julien Chauvin enveloppant les chanteurs d’un écrin chargé de sens, véritable athanor où expressivité et urgence se mêlent pour suivre au plus près et renforcer la dramaturgie exacerbée de la tragédie. Par la qualité de la distribution vocale et l’engagement scénique des acteurs enfin avec, à tout seigneur tout honneur, une Phèdre ardente et passionnée incarnée par Judith Van Wanroij dont la voix s’adapte avec facilité à tous les registres de ce rôle particulièrement exigeant, souplesse de la ligne, absence de vibrato, diction parfaite, respect scrupuleux de la prosodie. Face à elle l’Oenome de Diana Axentii ne déçoit pas, son rôle essentiel dans le déroulement de l’intrigue est ici totalement assumé par une voix sans faille, comme par le jeu d’acteur irréprochable. Enguerrand de Hys campe un Hippolyte affirmé et émouvant dont le chant sait se montrer des plus convaincants avec de beaux aigus d’une souveraine noblesse. Le Thésée de Thomas Dolié impressionne et soulève l’enthousiasme après son grand air du dernier acte où l’ampleur superlative du chant, le dispute à la prouesse théâtrale. Bref, une très belle production où s’imbriquent harmonieusement musique et théâtre qui nous donne un avant-gout prometteur d’un opéra méconnu qu’on souhaiterait pouvoir entendre prochainement dans son intégralité. Patience et bravo !