La Reine de Chypre (presque) redécouverte...


Fromental HALEVY : La Reine de Chypre. Grand opéra en cinq actes. Livret de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges. Véronique Gens, Sébastien Droy, Etienne Dupuis, Christophoros Stamboglis, Éric Huchet, Artavazd Sargsyan, Tomislav Lavoie. Chœur de la Radio flamande. Orchestre de chambre de Paris, dir. Hervé Niquet. Version de concert au Théâtre des Champs-Elysées.

Fromental Halévy par Étienne Carjat / DR Moins connu que La Juive, son opéra La Reine de Chypre passerait-il pour le chef d'œuvre de Fromental Halévy (1799-1862) ? Ce ''Grand opéra'' sur un sujet historique, créé à Paris en 1841, fit l'admiration de Berlioz dans la partition duquel il voyait « une foule d'idées saillantes » et « des beautés intimes et complexes ». Richard Wagner, lors de son premier voyage parisien, qui réalisera les arrangements de la partition chant et piano, n'est pas moins enthousiaste à l'égard de celui qui « a renoncé au style stéréotypé de l'opéra français moderne, sans dédaigner toutefois les qualités qui le caractérisent ».

De fait, l'œuvre apparaît haute en couleurs de par ses ensembles grandioses (fin du Ier acte, finale du II ème et fin de l'opéra) mais se signale aussi par la simplicité des moyens utilisés pour façonner des pages intimistes faisant la part belle au chant cantabile. Ainsi de l'air d'entrée de Catarina, l'héroïne, s'enchainant directement avec la courte ouverture, ou du duo qui suit, au son de la harpe, d'« une gracieuse tendresse » (R. Wagner). Le ton est généralement sombre à l'aune de cette trame où le politique s'affronte à la sphère privée, l'orgueilleuse République de Venise à la charmante île de Chypre, deux lieux disparates où se noue une trame tragique retraçant le destin hors du commun de la vénitienne Catarina Cornaro qui deviendra reine de Chypre. On l'y voit partagée entre l'amour du chevalier français Gérard de Coucy et l'ukase qui lui est fait d'épouser l'exilé Jacques de Lusignan, roi de Chypre, pour raisons d'équilibre politique. Le tiraillement entre amour et devoir, un des grands moteurs de l'opéra romantique, lequel se colore ici d'une composante de foi chrétienne, est porté à son paroxysme au fil d'un canevas bien ficelé, quoique non exempt de rebondissements que la logique ne parvient pas toujours à expliquer.

 



DR La présente exécution en version de concert, sous les auspices du Centre de musique romantique française, pour l'ouverture du 5 ème Festival Palazzetto Bru Zane à Paris, se promettait d'être un événement. Il ne l'aura été que partiellement en raison de la déconvenue due à une erreur majeure de distribution. On sait Hervé Niquet infatigable chercheur et avocat de la redécouverte de pièces oubliées, comme ce fut le cas de Don Quichotte chez la Duchesse de Joseph Bodin de Boismortier. Il est ici l'incontestable cheville ouvrière d'une exécution brillante en termes d'influx dramatique et de recherche de contrastes. L'Orchestre de chambre de Paris brille de tous ses feux quels que soient les pupitres concernés, en particulier ceux des vents et des percussions. Le chef ne cherche pas à escamoter l'exubérance d'une partition fort cuivrée, mais un passage évocateur comme le début de l'acte II, figurant l'impalpable glissement des gondoles, possède un irrésistible attrait. Judicieuse idée d'avoir placé les chœurs, non pas en fond de plateau, mais de part et d'autre de l'orchestre, dames à gauche, messieurs à droite, car on ne perd rien de leurs interventions. Le Chœur de la Radio flamande connait son affaire pour ici bien différentier le caractère des vénitiens ou des chypriotes. Dans le rôle titre, Véronique Gens offre un portrait magistral. Distinction de la prosodie, élégance du chant, sûreté des envolées aigües, palpable émotion et fière résolution, tout ici respire une profonde empathie avec le langage musical raffiné d'Halévy. Étienne Dupuis, Lusignan, possède ce timbre de baryton héroïque qui fait mouche grâce à une excellente diction. Celui de ténor d'Éric Huchet, dans le rôle ingrat du manipulateur Mocénigo, n'est pas moins efficace. L'approche de la basse Christophoros Stamboglis, Andrea, père de Catarina, est plus conventionnelle et le débit sonore a tendance à détoner par rapport à ses collègues. Reste le cas du rôle de Gérard, confié « au pied levé », fut-il annoncé (au micro sans présence sur scène de l'auteur de l'annonce), à Sébastien Droy, suite aux retraits successifs de deux de ses collègues. Le ténor français, qui dût découvrir et assimiler la partition le matin même, ne pouvait que difficilement se fondre dans un ensemble qui avait répété sans lui. Mais plus problématique est l'évidente inadéquation de la voix par rapport aux exigences du rôle. Car celui de Gérard appartient à ces parties terriblement difficiles de ténor du grand opéra français du XIX ème appelant à la fois agilité et force, comme devait en avoir le créateur du rôle, le célèbre Duprez. Habitué à Mozart, Droy n'en a pas l'ambitus. Et est contraint de chanter mezza voce la plupart du temps (problème de méforme ou de trac ?). Dommage car la déclamation est belle, comme on le perçoit dans la prière du IV ème acte « Divine Providence », ou dans le duo avec Lusigan, « Triste, exilé sur la terre étrangère », morceau de courage chevaleresque, mais où la voix peine à se mesurer à celle si timbrée du baryton. Difficile de lui tenir rigueur dans ces circonstances - sauf peut-être d'avoir accepté de s'embarquer dans cette galère - puisqu'il aura sauvé le spectacle. On en voudrait plutôt aux organisateurs qui, confrontés à pareille difficulté, avaient le choix, cornélien : renoncer à jouer ou risquer une exécution insatisfaisante.