Claude DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Opéra en cinq actes. Livret de l'auteur d'après la pièce de Maurice Maeterlinck. Patricia Petibon, Jean-Sébastien Bou, Kyle Ketelsen, Jean Teitgen, Sylvie Brunet-Grupposo, Jennifer Courcier, Arnaud Richard. Chœur de Radio France. Orchestre National de France, dir. Louis Langrée. Mise en scène et scénographie : Eric Ruf. Théâtre des Champs-Elysées.

Patricia Petibon & Jean Sébastien Bou © Vincent Pontet On a tous en nous quelque chose de Pelléas ! Et c’est toujours avec beaucoup d’appréhension que l’on va assister à une nouvelle production de cet opéra qui pose souvent problème à l’écoute plus qu’à la proposition de mise en scène, disons du principe de mise en place de ce texte mis en musique par Claude Debussy pendant des années. C’est un drame poétique de chef d’orchestre, puis de chanteurs et ensuite seulement de la mise en place de cette histoire assez banale. Cet équilibre subtil est souvent difficile à trouver dans les différentes propositions que nous offrent les scènes musicales. Pour revenir à ce que vient de proposer le Théâtre des Champs Elysées, analysons d’abord les points forts et positifs de cette production.

Le chef Louis Langrée dirigeant l’Orchestre National, d'abord. La partition, le chef la connaît par cœur, il chante même le texte pendant qu’il dirige ! Cette subtilité musicale, il sait la transmettre, une flûte trop forte, un violoncelle, une harpe trop présents et le charme est rompu. La trompette de la dernière scène, quand meurt Mélisande, doit être comme un souffle qui disparaît. Cet équilibre, il a su l’atteindre. Écouter ce qu’il a proposé avec cet orchestre si souvent décrié fût un pur enchantement. C’est un drame musical, poétique, qu’il a dirigé plus qu’un opéra où les chanteurs chantent - non ce n’est pas un pléonasme -. Rameau, Debussy, même combat ? Debussy vs Wagner bien « entendu » ! La prestation de Patricia Petibon, ensuite : c’est la vraie découverte d’une superbe Mélisande, très juvénile, certes. Mystérieuse, Oui. Innocente ? Peut-être bien que non ? Subjuguée par Pelléas dès le début évidemment, pas heureuse sûrement ; mais encore une fois, c’est sans doute selon ce que chacun y voit vis à vis d'un texte si simple et si mystérieux. C’est une Mélisande moins chantante que celle que proposait une Natalie Dessay, dirigée par Bertrand De Billy, mais une conception très acceptable, plus difficile vocalement que pour tous les rôles. Patricia Petibon, peut-être grâce à son parcours baroque, arrive à tenir de bout en bout. Le Golaud de Kyle Ketelsen est une belle surprise : un américain qui prosodie le français parfaitement, c’est un exploit. Voilà un Golaud tout d’une pièce, un rustre, qui ne sait jamais remis de la mort de sa femme et qui est jaloux de la juvénilité de son demi-frère, le chouchou de sa mère. A l’applaudimètre, il était le grand gagnant de la soirée, ex-aequo peut-être avec Petibon ! Jean Teitgen, Arkel, Sylvie Brunet-Grupposo, Geneviève, deux castings parfaits. Jean Teitgen qui avait été un Neptune impressionnant dans « Le Retour d’Ulysse » dans ce même théâtre, est, malgré son jeune âge, convaincant dans ce vieillard mourant. Il est plus vrai que nature. Lorsqu’il dit «  Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes… » - vaste programme -, il est bouleversant. Sylvie Brunet-Grupposo est une superbe mezzo et dit plus qu’elle ne chante la lettre sans affect, ce qui donne à son personnage ce côté antipathique qui petit à petit se révélera face à Mélisande.

 

© Vincent Pontet Abordons alors les questions qui sont sujettes à discussion. Au premier chef, le Pelléas de Jean-Sébastien Bou. Il n’arrive pas ou plus à tenir le rôle jusqu’au bout et la voix n’est pas ou plus faite pour ce rôle si compliqué à chanter. Il lui manque cette mélancolique juvénilité qui doit habiter en définitif Pelléas. La voix était cassée dans les dernières scènes. Il dit ne plus vouloir chanter le rôle et il a bien raison ; c’est intelligent de sa part. Pelléas était un enfer pour lui, c’est sa destinée ! Ensuite, Éric Ruf et sa conception dramaturgique de ce drame. Il a bien lu le texte. Il essaye de mettre de l’eau partout. Et à la fin il se noie. Le lit de Mélisande, les pieds dans l’eau, avec Arkel et Golaud en bottes, frôle le ridicule. La scène de la chevelure de Mélisande avec la tignasse rousse à foison pseudo érotico-symbolique, et un Pelléas qui ne sait qu’en faire, est d’une grande naïveté. Mais les portes qui s’ouvrent sur une Mélisande – Klimt (passage obligé) - est d’un bel effet. Bertrand Couderc a bien réussi sa conception des lumières, il aurait pu en faire plus ; dommage. Pelléas et Mélisande a été mis à toutes les sauces, dans des appartements bourgeois, dans des décors moyenâgeux, dans des décors en carton-pâte et des voiles, surchargé de symboles, stylisé… Plus la mise en scène est dépouillée, mieux elle fonctionne (Peter Stein, Stéphane Braunschweig). Ici, Éric Ruf enferme ses personnages dans un décor sinistre, une sorte de tour, style Barbe Bleue, avec des portes, des praticables, des filets de pêche, pourquoi pas. Mais ce mélange pseudo réaliste-symbolique avec des bribes de stylisation déconcerte et on y « perd pied » même si c’est marée basse chez Arkel. Et si « Pelléas et Mélisande » ne pouvait exister que sans décor, qu’avec des ombres et des lumières ? « La vérité, la vérité … » questionne Pelléas. Mais là ce n’est que mon quelque chose de ce drame !