DR Voilà un récital, de la série des « Grandes Voix », décidément pas comme les autres. Une soirée qui se veut transcender les codes du concert soliste. Pas seulement parce qu'il s'agit d'un spectacle plus que d'une simple proposition de concert, mais aussi et surtout parce que l'artiste qui en est à l'initiative, l'américaine Joyce DiDonato cherche à communiquer une forme d'engagement. C'est sans doute dans le speech de fin de concert que s'en trouve la clé : prenant la parole – en français - au terme d'un passionnant parcours en terres baroques, la chanteuse dit son émotion, pas seulement d'être là, mais d'avoir pu concevoir ce programme, il y a près de deux ans, après les attentats de Paris de 2015, et comment elle entend lutter avec ses moyens de « chanteuse » et non de « héros » contre le désarroi ambiant. Elle qui s'affiche « une optimiste féroce, fière et volontaire », aura cette belle phrase : « Je suis fatiguée d'être triste ». « In War and Peace » est un programme de résistance au tourbillon « des tourments et du pessimisme qui semblent imprégner tous les recoins de notre vie ». Et comment mieux y parvenir que par l'art, « chemin valeureux vers la paix ». On pense à l'action d'un Barenboim et de son orchestre israélo-palestinien. Aussi cette soirée doit-elle être appréciée à l'aune de cette généreuse démarche.



Mise en espace avec projections vidéo et même quelques mouvements de danse, elle était divisée en deux parties. Pour la première « Guerre », sans le besoin d'un quelconque préambule orchestral, on entre de plano dans le vif du sujet avec une aria de Haendel, tirée de l'oratorio Jephta, juxtaposant bravoure et douceur, et une d'Andromaque, du dramma per musica éponyme de Leonardo Leo, scène de grandiose tragédie associant colère, peur et supplication. La diva s'y montre formidable tragédienne, ne se ménageant pas jusque dans des effets détimbrés. L'orchestre Il Pomo d'Oro répond avec fougue. Un intermède instrumental, extrait d'abord de la sinfonia de La Rapprasentione di anima e di corpo d'Emilio de' Cavalieri, où le chef Maxim Emelyanychev s'accompagne lui-même au cor baroque, puis de la chaconne de Purcell, introduit un deuxième temps : le Lamento de Didon « Thy hand, Belinda », délivré dans une douceur et une lenteur toute habitée. On est ému sur le « remember me », prononcé comme dans un souffle, tandis que tout est rougeoiement alentour. Tout en contraste, l'air d'Agrippina de l'opéra de Haendel ramène aux humeurs changeantes d'une héroïne assaillie par le doute. Joyce DiDonato donne tout, avec sa générosité coutumière. Un nouvel intermède, « Tristis est animam mea » de Gesualdo, distillant une insondable douleur, prélude à l'ultime section de ce premier volet : l'aria «  Lascia ch'io pianga », tiré du Rinaldo de Haendel, une de pages phares du répertoire, là encore délivrée extrêmement lent tandis que la vidéo laisse à voir un tomber de feuilles mortes. Superbe moment.

Lamento de Didon / DR La seconde partie du concert, « Paix », propose d'abord un air extrait de The Indian Queen de Purcell, puis un air de Susanna de l'oratorio de Haendel, deux moments d'accomplissement où l'interprète dans le mezza voce est à son meilleur. Une composition d'Arvo Pärt « Da pacem, Domine », commande de Jordi Savall à la suite des attentats de Madrid de 2004, forme là encore un juste intermède : une longue stance, curieusement proche du langage baroque, aux douces tonalités voilées dans la basse de l'orchestre - dans cette transcription instrumentale de l'original pour ensemble de voix. La dernière section sera plus riante : l'air d'Almirena de Rinaldo «  Augelleti, che cantate », ces oiseaux dont la voix gazouille au son de la petite flûte chalumeau, magistralement tenue par Anna Fusek, par ailleurs violon II, et l'ultime aria de Cleopatra du Giulio Cesare in Egitto de Haendel, où les vocalises aériennes le disputent à une ligne de chant magistralement conduite. Joyce DiDonato montre combien sont immenses les diverses facettes de son talent, qui nous aura fait passer du mezzo rigoureux et riche en harmoniques au soprano clair tout en souplesse. En bis, pour continuer dans ce même registre, elle offre un autre air pyrotechnique, délivré sur fond de feu d'artifice vidéo... Après le speech, le Lied « Morgen » de Richard Strauss, d'une formidable intensité, vient conclure : un dernier « cadeau » que la cantatrice dispense à son public. Un public qu'elle aura tenu en haleine au long de ce programme singulier, souvent sur le versant mélancolique finalement, et de cette présentation inédite et soignée. Il faut associer à cette performance vocale celle de Il Pomo d'Oro et de son chef Maxim Emelyanychev, des musiciens hors pair, eux aussi engagés.