Christoph Willibald GLUCK : Alceste. Tragédie lyrique en trois actes. Livret de Marius-François-Louis Gand Lebland, Bailli du Roullet, d'après Ranieri de' Calzabigi. Version de Paris. Karine Deshayes, Julien Behr, Alexandre Duhamel, Florian Cafiero, Tomislav Lavoie, Thibault de Damas, Maki Nakanishi, Paolo Stupenengo, Paul-Henry Vila. Orchestre et Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. Stefano Montanari. Mise en scène : Alex Ollé / Fura dels Baus. Opéra de Lyon.

© Jean Louis Fernandez Quelques soixante ans après sa dernière représentation lyonnaise – au Théâtre romain de Fourvière, à l'été 1957 - l'Opéra de Lyon affiche Alceste ; dans sa version dite de Paris (1776). Pour cette œuvre, plus que dans toute autre, Gluck applique ses « Principes » c'est à dire ceux de sa réforme : «  Je voulus réduire la musique à son véritable but, qui est de fortifier la poésie par une expression nouvelle », contre les débordements et ornementations bel cantistes. Tragédie de l'amour conjugal, comme le sera le Fidelio de Beethoven, cet opéra comporte une action réduite et situe son propos dans un échange aussi dense que pathétique entre Alceste et le roi Admète.

La violence de la situation, encore plus resserrée dans la mouture française que dans la version italienne de 1767, centre l'intrigue, au fil de ses trois parties, successivement sur Alceste, au I er acte, Admète au II ème, et l'antagonisme séparation-retrouvailles au troisième ; selon le schéma : exposition, péripétie, catastrophe. On connait la trame, inspirée de la tragédie d'Euripide : le roi doit mourir à moins que quelqu'un ne se sacrifie à sa place. Personne n'osant relever un tel défi, Alceste s'offre par amour. Le roi, troublé par l'improbable révélation «  Quel autre qu'Alceste Devait mourir pour toi ? » et bouleversé par une telle preuve d'amour, tente de l'en dissuader. Alors les dieux du ciel arrêtent l'infortunée et rendent les époux à leurs effusions. Un lieto fine quelque peu factice, certes, mais voulu par le musicien. Alex Ollé ne l'entend pas de cette oreille et ''réécrit'' l'histoire : l'ultime scène, passé un moment joyeux de retrouvailles figurées dans la prairie, montre la dépouille mortuaire d'Alceste que le roi vient embrasser affectueusement, tandis que l'orchestre achève la chaconne du divertissement final. Déjà, vers la fin de l'Ouverture, un écran laissait apparaitre une scène d'accident de voiture, sans doute causé par l'inattention de la conductrice et laissant les époux en un piteux état, surtout le roi, qui sera ensuite pris en charge fébrilement dans une sorte de chambre d'hôpital. Sans doute, le metteur en scène veut-il par là pallier le manque d'action ou souligner à travers l'état traumatique du coma, la culpabilité d'Alceste vis à vis de son époux. Reste que malgré de belles images et un professionnalisme qu'on ne peut lui disputer, cette proposition dramaturgique prend – encore une fois – ses aises avec le texte et essaie de coller à la musique tant bien que mal. Et ne peut s'empêcher de conclure sur une note pessimiste. Un décor unique de quelque palais italien enserre la narration dans une atmosphère claustrophobe nantie de quelque animation parmi le chœur. Le tableau des enfers, en particulier, avec sa vue brouillée, est fort évocateur des affres qui taraudent la reine. La direction d'acteurs est juste et l'échange musclé entre les époux au II ème acte atteint un réel paroxysme tragique, à l'issue d'une scène de retrouvailles autour d'une table de salle à manger où tout un chacun s'accorde à tenir un rôle convenu : l'amie proche, l'aïeule et son petit fils, les proches des époux, plus ou moins concernés par l'événement, etc

Julien Behr & Karine Deshayes © Jean Louis Fernandez La pièce est centrée sur le rôle titre et à cet égard Karine Deshayes offre une incarnation sans faute : la déclamation expressive de la tragédienne classique dans le récitatif, dans la lignée d'une Régine Crespin, la noblesse de ton, et d'attitude, au long d'airs qui flattent le registre médium et exigent une quinte aiguë sûre ; le registre de mezzo de la chanteuse, légèrement taxé au début (mais cette ultime représentation, report d'une soirée annulée pour cause de grève, suivant la précédente la veille, pouvait générer quelque légitime fatigue) se teinte de beaux reflets comme lors de « Non ce n'est point un sacrifice », ou surtout « Divinités du Styx », pierre angulaire de cette déclamation gluckienne empreinte de noblesse et d'apostrophe, qui dans son débit rapide, nécessite une grande agilité dans l'émission. Lors de l'air « Ah! Divinités implacables » (III), la résignation fait place à l'humilité de celle qui sait tout espoir vain désormais. Une belle et grande interprétation à l'actif d'une artiste attachante. Julien Behr campe un Admète de belle stature, beau métal de ténor clair avec une pointe héroïque, et une présence certaine. Leurs deux confrontations, plus que des duos émus, sont des moments d'intense émotion, pas seulement vocale. A distinguer encore le Grand-Prêtre d'Alexandre Duhamel, lui aussi d'un belle hauteur de ton. Et surtout l'engagement des Chœurs de l'Opéra de Lyon. Bien que confinés dans la coulisse à plusieurs reprises, leur prestation impressionne par le souci d'une impeccable diction. C'est que dans cet opéra le chœur se fait commentateur et accompagnateur du drame, voire joue le rôle de chambre d'écho, en particulier à l'acte II où ses interventions se mêlent à celles des solistes. Stefano Montanari, rompu au baroque de par sa formation de violoniste, propose une direction à la fois vive et nuancée. Où la couleur sombre domine car, pour citer Berlioz (« A travers chants »), l'auteur « a banni tout ce qui est criard, perçant et brutal, pour ne recourir qu'aux sonorités douces ou grandioses ». À l'aune de l'Ouverture qui après des accords solennels, alterne motifs mélodieux aux cordes et tutti d'orchestre, sur une dialectique accélération-ralentissement, ou du prélude à l'acte II, sorte d'intermède symphonique pour décrire les réjouissances scellant le retour du roi. L'Orchestre de l'Opéra de Lyon, qui pour l'occasion est doté d'archets baroques et d'instruments naturels pour les cuivres et les timbales, sonne avec une acuité nouvelle et on savoure la flûte dans le grave, le frémissement des violons comme tremblements, la sûreté des cors. En un mot, une sonorité des plus raffinées.