Gioachino ROSSINI : Semiramide. Melodrama tragico en deux actes. Livret de Gaetano Rossi d'après la pièce de Voltaire Sémiramis. Salome Jicia, Franco Fagioli, Nahuel Di Pierro, Matthew Grills, Fabrizio Beggi, Inna Jeskova, Ju In Yonn. Chœur de l'Opéra national de Lorraine. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, dir. Domingo Hindoyan. Mise en scène : Nicola Raab. Opéra de Nancy.

© Opéra national de Lorraine Dernier opéra écrit pour l'Italie par Gioachino Rossini, Semiramide, créé en 1823 à La Fenice de Venise, est tiré de la pièce éponyme de Voltaire. Il appartient à la veine seria du musicien, dans la lignée d'Otello, Armida, Maometto II. Triomphe de la vocalité virtuose, il marque peut-être aussi un souci de renouvellement. Ainsi le recitativo secco cède la place au récitatif accompagné débouchant sur la grande scène avec cantabile et cabaletta de tel ou tel soliste, préfiguration de l'opéra romantique. De plus, l'écriture orchestrale riche et colorée le dispute aux chanteurs, et pas seulement dans l'Ouverture fameuse, brillante et vigoureuse. Emprunté à un sujet biblique, déjà traité par Metastasio, la trame adaptée par le librettiste Rossi concentre l'action sur l'inceste – la reine de Babylone Semiramide aime Arsace, qui est en réalité son propre fils - et sur la reconnaissance de celui-ci. Principale fautive de ses plans, puisque meurtrière de son époux et mère incestueuse, elle sera poignardée par erreur par ce fils. L'œuvre, tombée un peu dans l'ombre au XIX ème siècle, renait au suivant avec les prestations de cantatrices célèbres : Joan Sutherland, Montserrat Caballé, ou Marylin Horne. Et avec des productions restées dans la légende, comme à Aix, à l'été 1980.


L'Opéra de Nancy frappe un grand coup en proposant une distribution de premier plan. La soprano géorgienne Salomé Jicia campe une Semiramis d'envergure, justement en accord avec le parti adopté par la mise en scène d'une reine plus femme déchirée que souveraine cruelle. Les récitatifs sont expressifs et les aigus assurés. Surtout, le rôle d'Arsace, traditionnellement dévolu à un travesti, mezzo soprano, est confié ici à un contre ténor, Franco Fagioli, dont c'était la prise de rôle. Outre un pas franchi en terme de vraisemblance, la vocalité est formidablement assurée par un débit immaculé, en particulier dans la partie colorature et ses extraordinaires roulades, jusqu'à une quinte aiguë projetée à faire pâlir ses collègues féminines. La manière est grandiose aussi. Les grands duos, morceaux cardinaux de la partition, où chacune des deux voix s'exprime solo avant que les deux s'unissent de la plus fusionnelle façon, sont purs joyaux. Parmi les autres rôles, on citera le baryton basse héroïque de Nahuel Di Pierro et la basse Fabrizio Beggi, voix de stentor. Mais si tout cela a autant d'allure, c'est assurément aussi grâce à la direction de Domingo Hindoyan. Ce jeune chef, issu du Sistema vénézuélien, où il fit ses premières armes à six ans comme violoniste, et qui fut plus récemment assistant de Daniel Barenboim à Berlin, notamment pour Tosca (cf. LI de 11/2015), imprime à l'Orchestre symphonique et lyrique de Nancy un flamboyant élan et des couleurs insoupçonnées aux cordes et pour ce qui est du rôle si particulier attribué aux cors. La pulsation rythmique est magistralement ménagée et le chant soutenu sans faiblesse.
Franco Fagioli & Salomé Jicia © Opéra national de Lorraine La mise en scène de Nicola Raab est utilitaire à défaut d'être totalement convaincante. On a pris le parti d'une présentation stylisée, oscillant entre ancien (costumes, éléments de décors) et moderne (espace neutre, fond noir) et de jouer le théâtre sur le théâtre. Une estrade et quelques degrés, sur la partie droite du plateau, assurent les principaux airs, comme délivrés devant un public imaginaire. Un rideau rouge tiré devant cet espace laisse à l'autre territoire sa fonction plus ''publique'', celle des chœurs ; quoique le traitement de ceux-ci soit plus conventionnel, un effet sans doute voulu. Tout cela est rehaussé d'éclairages intéressants. Le côté monstre de l'héroïne, sa dimension sanguinaire – déjà édulcorés par Voltaire et Rossi - sont ici gommés au profit d'une aspiration à quelque rédemption et au rachat moral, une sorte de sublimation du personnage ; tandis que de celui d'Arsace émanent humilité et bonté. C'est que dans une œuvre qui traite des thèmes de l'identité et de la recherche des racines, on a voulu, selon la régisseuse, « installer une sorte de labyrinthe associant fiction et réalité, scène et coulisses » - une manière très en vogue actuellement -, comme « le monde intérieur d'Arsace dans lequel il s'aventure pour découvrir sa vérité ». Dont acte. Mais si plus d'une image ne manque pas de séduire, la traduction pratique semble plus prosaïque. Et il vaut mieux mieux se laisser aller aux sortilèges mirifiques de la musique de Rossini et à son irrésistible pyrotechnie vocale.