Marin MARAIS : Alcione. Tragédie lyrique en un Prologue et cinq actes. Livret d'Antoine Houdar de La Motte. Lea Desandre, Cyril Auvity, Marc Mauillon, Lisandro Abadie, Antonio Abete, Hasnaa Bennani, Hanna Bayodi-Hirt, Sebastian Monti, Maud Gnidzaz, Lise Viricel, Maria Chiara Gallo, Yannis François, Gabriel Jublin, Benoit-Joseph Meier. Chœur et orchestre : Le Concert des Nations, dir. Jordi Savall. Mise en scène : Louise Moaty. Opéra Comique

© Vincent Pontet C'est à une vraie re création d'Alcione que nous convie l'Opéra Comique. Car cette tragédie en musique que Marin Marais termine en 1706, et qu'il remaniera plusieurs fois ensuite, n'avait plus été jouée depuis 1771... Dernière grande tragédie lyrique du règne de louis XIV, elle promeut le genre du merveilleux à visée politique, car le prologue – du moins dans l'édition originelle – est, selon l'usage, à la gloire du souverain, qui pourtant n'assistera pas au spectacle, créé à l'Académie royale de musique. Elle est aussi à la croisée du XVII ème finissant et du XVIII ème émergent, celui des Lumières. Qui annonce une nouvelle sensibilité chez les personnages et une plus grande expressivité de l'orchestre. Marin Marais (1656-1728), célèbre violiste, puis ''batteur de mesure'' (ancêtre du ''chef d'orchestre'') compose son troisième opéra sur un sujet tiré des Métamorphoses d'Ovide que son librettiste Antoine Houdar de La Motte adapte à la scène avec la science qu'on lui connait pour avoir œuvré avec succès pour des musiciens comme Campra, Lully, Destouches ou Mouret. Deux amants, Alcione, fille d'Éole, le dieu des vents, et Céix, roi de Trachines, voient leurs projets contrariés par trois personnages : Pélée, ami du roi et amoureux d'Alcione, le magicien Phorbas et Ismène, autre sorcière. Et ce au fil de cinq actes qui nous font voyager d'une cérémonie nuptiale interrompue par un soudain cataclysme, à une lugubre scène des enfers, à des adieux pathétiques à la bien aimée, au sommeil de l'héroïne que ponctue la vision d'une terrible tempête - le morceau le plus fameux de la pièce-, et à un lieto fine : Neptune ramenant à la vie, et réunissant les deux amants morts de désespoir, et effaçant ainsi le dénouement tragique.

 

Alcione et Ceix © Vincent Pontet Allier le merveilleux et la réalité, combiner l'esprit baroque et le monde contemporain, dans ce qui est « un grand théâtre du monde » tout autant qu'« un cabinet de curiosités », telles sont les lignes de force de la mise en scène de Louise Moaty. L'action se situant en bord de mer, et deux de ses moments privilégiés étant la fête marine et la tempête susmentionnée, elle a eue l'idée de s'inspirer du milieu marin. Mais aussi de celui du cirque qui manie si bien la corde souple comme pratiquée par les danseurs de corde des foires de l'Ancien Régime. Sa mise en scène aérienne ne s'empêtre pas dans des décors construits.

En lieu et place : des mâts, des cordes molles ou en diagonale, des apparitions du dessus, et un mélange vraiment indissocié entre air et terre, que corsent des éclairages originaux riches en atmosphère. Si on est privé du décor, on en voit l'envers comme les cabestans en ferraille de part et d'autre, des escaliers en fond de scène, etc... L'idée étant de montrer comme un « work in progress ». Aussi la fluidité est-elle la règle et un rejet de tout ce qui pourrait paraître pesant. Un passage obligé, chargé de convention, comme le Prologue en perd justement tout caractère pompeux. Une constante animation s'empare du plateau, avec cabrioles, cascades, élancements dans les airs, ou descentes en rappel, peut-être un peu lassants à la longue, même si les figures acrobatiques, multipliées à l'envi, ne sont jamais les mêmes. Une symbiose réelle unit chanteurs, danseurs et circassiens, et il en émane souvent des climats envoûtants et des effets de surprise qui maintiennent en haleine. Ainsi lors de la fête marine, le surgissement d'un inexorable cataclysme saisit par sa soudaineté, et la scène des enfers est proprement effrayante avec ses corps projetés en tous sens, telles des araignées vénéneuses, et autant de larves inquiétantes au sol. Ou encore celle du sommeil d'Alcione, sur fond de voiles immaculées frémissantes, alors qu'un gambiste agenouillé auprès d'elle accompagne son chant, tel un tableau de Watteau ; puis la tempête qui voit se multiplier, dans une vraie fausse clarté et en ombres chinoises derrière un immense velum blanc, des spectres affolés, ceux des hommes malmenés par les éléments.

 


Acte IV © Vincent Pontet Le meilleur atout du spectacle reste la magistrale direction de Jordi Savall. On sait, depuis la BO de « Tous les matins du monde » de Corneau, que le maitre catalan est un défenseur, un amoureux même, de la musique de Marin Marais. Qui souligne qu' « en son temps Marin Marais sortait vraiment du cadre », et en qui il voit « le Georges Gershwin du baroque » eu égard à « l'invention harmonique, les chants inimitables, et l'inspiration populaire de certains morceaux ». On le ressent à l'extrême plasticité sonore qui met en valeur une écriture instrumentale souvent virtuose, et dans le souci de l'équilibre des voix et des effectifs instrumentaux : le « Petit chœur » ou continuo, et le « Grand chœur », formation élargie, forment des ensembles bien différentiés dont se détachent des solistes raffinés, flûtes, bassons, basses de violon, ou encore l'étonnant tambour « peu tendu ». L'orchestre du Concert des Nations est tout simplement magnifique, apportant aux divers divertissements dansés des couleurs inouïes. Et on saisit combien la partie orchestrale offre ce pouvoir évocateur nouveau dont la musique de Marais est à l'origine, comme dans la ''fête marine'', vraie symphonie descriptive, ou encore dans la ''Tempête'' où sont sollicités le registre grave des cordes mais aussi des bruits concrets ; bel exemple de l'affirmation du goût naturaliste qui se fait jour au début du XVIII ème siècle. Le chœur du Concert des Nations est tout aussi à l'aise dans le bel idiome musical que dans les danses et autres pirouettes qu'on lui fait jouer. De la distribution se détache le Pélée de Marc Mauillon, baryton clair d'une ligne parfaite, et d'un investissement qui ne faillit jamais. Lea Desandre est une Alcione à la fois radieuse et torturée, dont le chant prend de l'assurance au fil de l'action. Cyril Auvity, Ceix, est quelque peu en deçà, par moment à la limite de l'expression que lui impose le chant sans vibrato. De fort jolies voix enluminent les autres rôles. Et danseurs et circassiens ne méritent que des compliments pour leur sveltesse endiablée.