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Catégorie : Opéras

Il Trittico, enfin à l'Opéra Bastille !  Giacomo PUCCINI : Il Trittico.  Trois opéras en un acte : Il Tabarro (livret de Giuseppe Adami, d'après La Houppelande de Didier Gold).  Suor Angelica (livret de Giovacchino Forzano).  Gianni Schicchi (livret de Giocacchino Forzano).  Juan Pons, Marco Berti, Sylvie Valayre, Mario Luperi, Éric Huchet, Marta Moretto, Tamar Iveri, Luciana D'Intino, Louise Callinan, Marie-Thérèse Keller, Amel Brahim-Djelloul, Claudia Galli, Cornelia Onciou, Ekaterina Siurina, Saimir Pirgu, Barbara Morihien, Alain Vernhes, Yuri Kissin.  Orchestre & Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Philippe Jordan.  Mise en scène : Luca Ronconi.

Excellente initiative que de donner à l'Opéra Bastille, enfin dans son intégralité, ce Trittico dont Puccini était si fier.  Car entendue dans la continuité, et non en morceaux séparés comme trop souvent - une mise en pièces fustigée par l'auteur -, l'entreprise se révèle d'un tout autre intérêt.

  Et on se prend à découvrir que ces trois pièces, a priori disparates, n'ayant en commun que d'être chacune une variation sur la mort, sont sans doute unies par un fil conducteur.  Puccini, qui vénérait le grand Dante et y fait expressément référence à l'ultime scène de Gianni Schicchi, a-t-il voulu, au long de ces trois épisodes, traiter successivement de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis ?  Ou des trois standards éprouvés de la scène lyrique : le sombre drame sans issue, teinté d'horreur calculée ; le tragique psychologique, non dénué de quelque sentimentalisme ; le comique satirique qui voit triompher la jeunesse, et à travers elle, la vie ?  À moins encore que cette trilogie ne traduise un cheminement de l'ombre vers la lumière qui, des bas-fonds d'un quai de Seine, mène à une apothéose amoureuse dans la belle lumière florentine, en passant par les tonalités irisées d'un soir de printemps dans un couvent de Toscane.

 La production, importée de la Scala, cherche à établir cette unité dans son approche décorative qui fait de chacun des opéras le panneau d'un triptyque : atmosphère lugubre, en gris et noir, autour d'une péniche, alors que les personnages semblent lutter contre quelque lassitude de l'existence ; climat de lumière où vit la communauté religieuse, que meuble une immense statue de la Vierge gisant au sol ; intérieur cramoisi d'une riche demeure florentine que des héritiers endeuillés habitent de leurs cupides desseins.  La régie de Luca Ronconi ne cherche pas à tirer les pièces vers l'abstrait symbolique, non plus que vers une imagerie ostentatoire.  Sa direction sobre et resserrée dans la première pièce travaille un trio infernal qui, froidement, se défait sur fond de scénettes anecdotiques.  Elle n'élude pas la monotonie qui fige la vie ordinaire d'un couvent où la jeune Angélique, cloîtrée pour avoir eu un enfant hors mariage, apprend la mort de celui-ci de la bouche d'une tante hautaine et va, par son suicide, connaître la rédemption.  Elle retient enfin, un peu trop, le mouvement irrésistible qui conduit une famille à être doublement bernée pour avoir parié sur la générosité d'un mourant.  Si la caricature de chacun est juste, la manigance de Schicchi reste dépourvue de son nécessaire mélange de farce et de sadisme.  D'ailleurs, l'interprète, Juan Pons - moins à l'aise ici que dans le marinier Michele - manque de verve comme de faconde.  Des distributions - fort exigeantes en nombre et qui alignent un brelan de voix jeunes - se détachent les prestations de Sylvie Valayre, intense Giorgetta, de Tamar Iveri, sincère Angelica, et de Luciana D'Intino qui prête à sa méchante tante une morgue dévastatrice.

 La plus belle réussite revient à l'orchestre.  Jamais Puccini n'est allé aussi loin dans la recherche sonore.  La nécessité de traiter chaque histoire en un seul acte l'a conduit à la plus extrême concision.  Ce ne sont que mosaïque de séquences musicales, combinaisons instrumentales audacieuses, dissonances âpres, effets de lointain.  Philippe Jordan est à l'aise dans cet idiome resserré, mouvant aussi.  Sa direction intensément dramatique dans la première pièce, mêlant harmonies inquiétantes et symbolisme poétique, est mesurée dans la deuxième, où le discours procède par petites touches à la manière de l'aquarelliste ; elle se fait enfin un festin des brillantes volutes de la comédie finale où tout opère dans un continuum rapide, parfois hilarant.  L’Orchestre de l'Opéra brille de tous ses pupitres et le résultat sonore est impressionnant de cohésion.