Échos de jardins et forêts

C’est dans un décor agreste que s’achevait la saison des festivals, aux Serres d’Auteuil.  Grâce à la politique de commandes pratiquée par Anne-Marie Réby, les vertes pousses d’œuvres nouvelles viennent s’épanouir chaque année sous les chaudes verrières ; l’intégration systématique d’une pièce contemporaine aux programmes les plus éclectiques constitue la marque distinctive de ce festival à dominante pianistique, et devrait être chaleureusement soutenue par les bailleurs de fonds au lieu de se voir exposée aux restrictions budgétaires, comme il est à craindre pour les prochaines saisons.  En ce 29 août 2010, la flûtiste Juliette Hurel et la pianiste Hélène Couvert parcouraient la musique française du XXe siècle, avec une incursion dans le suivant, grâce à une création de Christian Lauba

Une sincère chaleur humaine colore la sensibilité des deux partenaires, et incite à passer sur des choix contestables (la réduction par Gustave Samazeuilh du Prélude à l’après-midi d’un faune) pour s’attacher au pimpant de leur interprétation dans la Sonate de Poulenc (même si l’on a maintes fois entendu celle-ci modelée avec des contours plus pénétrants) ou à l’exubérance du Chant de Linos d’André Jolivet.  Râgatala de Christian Lauba masque, sous ce composé de facteurs mélodiques et rythmiques venus d’Orient, une obsession que d’autres pièces du même compositeur (pour violoncelle, pour saxophone) cultivaient également : retrouver la malléabilité de diction musicale que réussissait J. S. Bach sous couvert d’une pulsation apparemment et imperturbablement univoque.  Une extrême virtuosité s’ensuit, qui entraîne les duettistes à de folles courses selon un unisson que l’on n’entendit qu’approximativement, de même que l’on n’entendit guère les multiphoniques et les subtones de la flûte qui doit se fondre subtilement dans la « registration » ainsi composée avec les timbres du piano.  Toute une dimension d’invention coloristique au service d’une chatoyante poésie, inscrite dans l’art du compositeur, reste ainsi à découvrir lorsque l’interprétation aura été plus longuement travaillée, et l’on touche là au problème de ces accostages entre instrumentistes aux vies internationalement dispersées, sacrifiant l’approfondissement qu’exige une partition nouvelle très élaborée.

Au pôle opposé du répertoire, l’Orchestre philharmonique de Radio France se montrait pleinement réceptif à l’expérience des esthétiques germaniques que lui insufflait Eliahu Inbal (17 septembre 2010).  Quelques pages de Schumann (extraites de la musique conçue pour accompagner une récitation du poème de Byron, Manfred) introduisaient le concert dont la deuxième partie était réservée à Richard Strauss, pour une exaltante interprétation de Eine Alpensinfonie : on sait combien cette partition de 50’00 peut s’avérer roborative si on la dirige à traits épais ; ce soir-là, le pinceau de l’artiste éclaira de scintillements cascadant, d’éclats de soleil, d’ombres sylvestres, de violents orages, la fresque née d’une romantique contemplation de la nature alpestre.  Richard Strauss la composa en ne reniant rien de son savoir dramatique ni de son héritage wagnérien, ce qui ressortait de cette interprétation avec une somptuosité sonore que l’on n’aurait guère attendue de l’Orchestre philharmonique, ne serait-ce qu’il y a quelques années.

Ces piliers du répertoire allemand encadraient Marc Monnet, dont on découvrait la première du vaste Concerto pour violoncelle « Sans mouvement, sans monde ».  Les premières pages de l’œuvre font jaillir un univers de timbres fascinant, qui témoigne d’une maîtrise affirmée du maniement de l’espace dans la palette orchestrale.  L’attention s’éveille, persuadés que nous sommes d’entrer dans une partition qui nous emmènera au Pays des Merveilles de l’imagination sonore.  Malheureusement, le souffle s’épuise vite, et le compositeur ne persévère guère dans cette voie.  Attardons-nous sur cette phrase profonde du compositeur expliquant son titre : « Sans monde vient plutôt de l’idée d’absence.  Quoi projeter (un mouvement ?) dans un monde qui ne l’écoute pas.  Je sens ce monde comme en « absence » de l’homme ».  Mais cette suggestion de l’absence se traduit par une partie de soliste (volontairement) inintéressante, réduite à un anonymat frustrant pour le soliste (Marc Coppey), au point que la cadence dévolue à celui-ci, sans aucun ressort la personnalisant, achève de déconnecter l’intérêt qui était déjà retombé depuis un moment.  Quelques instants inspirés du dernier mouvement ravivent le regret des attentes entrevues lors des premières pages.  Nous envahit alors le sentiment que le compositeur soit passé à côté d’une grande œuvre.

Retour à l’esprit français pour le concert inaugural de la saison de l’Ensemble orchestral de Paris (21 septembre 2010), qui ne présentait pas un déroulement très… orchestral : en effet, un plateau de stars nous promenait à travers diverses combinaisons instrumentales.  L’éclatant duo pianistique Brigitte Engerer/ Boris Berezovsky apportait son étoffe… orchestrale à la version non-orchestrale de La Valse de Ravel.  Puis nous pénétrions d’une oreille indiscrète dans le Jardin des Plantes rendu au Carnaval des Animaux, sous la conduite du texte jubilatoire de Francis Blanche savoureusement distillé par une Catherine Frot passée maître(sse) dans l’art de glisser avec un air de fausse naïveté les jeux de mots dignes de l’Almanach Vermot dont le comique a parsemé ses commentaires.  Les deux pianistes surent jouer la comédie pédante qui valut à leur corporation d’être intégrée au zoo de Camille Saint-Saëns, Henri Demarquette fut un cygne de la plus noble élégance, le longiligne Eckhard Rudolph, un pachyderme aux évolutions chorégraphiques, mais tous les solistes de l’EOP ne sont pas à même de parader sans chef.  Celui-ci, Joseph Swensen [notre photo] apparaissait après l’entracte pour diriger avec une fraîcheur d’aurore la Pastorale d’été d’Arthur Honegger (il s’agit encore des Alpes, mais vues d’un autre œil que par Richard Strauss, et en 7’00 !).

L’actuel conseiller artistique de l’EOP (on souhaite qu’il en devienne le directeur musical de plein droit) sut marier avec souplesse et énergie les qualités de grâce et de puissance rythmique qui se conjuguent dans le Concerto n°1 pour violoncelle et la Symphonie en la mineur de Saint-Saëns.  Henri Demarquette, qui aime se sentir libre de chanter d’un archet spontané, pouvait ainsi s’exprimer dans un esprit de complicité quasiment « chambriste ».  Nous reparlerons du disque qui accompagne cette ouverture de saison, avec les mêmes interprètes.