Nicolaï RIMSKI-KORSAKOV : La Fille de neige ou Snégourotchka Opéra (Conte de printemps) en un prologue et quatre actes. Livret du compositeur d'après Alexandre Ostrovski. Aida Garifullina, Yuriy Mynenko, Martina Serafin, Elena Manistina, Maxim Paster, Thomas Johannes Mayer, Vladimir Ognovenko, Vasily Efimov, Carole Wilson, Vasily Gorshkov, Franz Hawlata, Olga Oussova, Julien Joguet, Vincent Morell, Pierpaolo Polloni. Maîtrise des Hauts-de-Seine. Choeur d'enfants de l'Opéra national de Paris. Orchestre et Choeurs de l'Opéra national de Paris, dir. Mikhail Tatarnikov. Mise en scène et décors : Dmitri Tcherniakov. Opéra Bastille.

© Elisa Haberer / OnP Le troisième opéra de Nicolaï Rimski-Korsakov, La Fille de neige (1882), que présente l'Opéra Bastille, trouve son origine dans la pièce éponyme du poète russe Alexandre Ostrovski (1823-1886). Créée en 1873, avec au demeurant une musique de scène de Tchaikovski, ce « conte de printemps » séduisit le musicien qui comprit le parti qu'il pouvait tirer d'un texte à la rencontre de l'imaginaire féérique, des traditions folkloriques et de la mythologie russe. En effet, les rites agraires printaniers sont ancrés dans la littérature populaire slave. Ne donneront-ils pas plus tard naissance au ballet Le Sacre du printemps de Stravinsky. De même le culte du soleil qui réchauffe la nature nourricière. Tout un univers panthéiste donc. Issue de la Fée printemps et du Bonhomme hiver, Snégourotchka souhaite connaitre le monde des humains et posséder le don d'aimer. Si sa mère prône la liberté de la femme, tout en assurant son soutien en cas de besoin, le

père hiver est plus circonspect quant à sa destinée ici bas et charge l'Esprit des bois de veiller sur sa fille chérie. Mais Snégourotchka ne connait pas l'amour et le jour où elle le connaitra, elle fondra comme neige au soleil, sous les ardents rayons de Yarilo, le dieu soleil. Projetée dans la communauté des Bérendeï, elle est vite adoptée par un couple de paysans aussi naturels qu'empressés. Elle s'émeut à l'écoute des chansons du beau berger Lel mais ne prend pas garde aux velléités entreprenantes du marchand Mizguir qui sait acheter tout, même l'amour. Ce dont une femme de la communauté, Koupava, s'empresse de bénéficier, quoique vite éconduite au profit de la Fille de neige. Le Tsar Bérendeï qui gère ce petit royaume bercé de paix, est un sage épicurien - non sans évoquer le « Fais ce qu'il te plait » du Roi Pausole de Pierre Louÿs - débonnaire, esprit libre, défenseur des arts. C'est lui qui proposera le marché : quiconque parviendra à aimer Snégourotchka avant l'aube pourra l'épouser. La jeune femme sera ballotée au gré des festivités bien terre à terre auxquelles se livrent les Bérendeï et frustrée de l'inconstance des hommes : de l'indifférence fataliste affichée par le gentil Lel ou de l'empressement calculé de Mizguir. Le jour où elle s'enhardit à libérer son coeur, en se tournant finalement vers Lel, elle meurt dans un souffle, comme l'enfant qu'elle a toujours été, telle la Mélisande de Maeterlinck et de Debussy, souffrant de ne pas avoir vraiment connu l'amour. Ce conte printanier cèle en réalité un vrai drame humain. La musique de Rimki- Korsakov l'enlumine d'une palette somptueuse qui fait au chant une part de choix, sans que les interprètes ne soient jamais envahis par le flot symphonique. Un tissu de Leitmotive en parcourt la trame, subtilement agencés et sans doute moins directement identifiables que leurs équivalents wagnériens.

© Elisa Haberer / OnP Dmitri Tcherniakov installe l'action au sein d'une communauté hippie, qui cherche à perpétrer les rites archaïques de ses ancêtres. Au milieu de la forêt, ils s'amusent à les singer en endossant les costumes bariolés des anciens par dessus leurs jeans et autres casquettes modernes. Ces gens sont jeunes et beaux, gentils, proches de la nature, prompts à la fête et à la galipette. Snégourotchka est ballotée au milieu de ce happening permanent, ne sachant à qui se fier. Se défiant de toute reconstitution, le metteur en scène russe joue donc avec le temps et raconte une histoire sans fard, à bien des égards plus cruelle qu'à l'eau de rose. Des images fortes en émergent, et d'abord la symbolique de la forêt dans un décor d'arbres gigantesques peuplant le vaste plateau de l'Opéra Bastille ; cette forêt qui se mettra à danser au dernier acte, alors que tout vacille dans l'esprit de la jeune fille qui en vient à appeler le secours de sa mère. La tribu de Bérendeï y a planté ses mobilehomes et autres roulottes, et apporté tous les ustensiles d'un quotidien bien banal. Sa vision haute en couleurs offre cette différentiation de climats nocturnes qu'autorisent des éclairages extrêmement travaillés (Gleb Filshtinsky) car tamisés par de légères fumées. Même si le rythme imposé par une trame non dépourvue de longueurs ne laisse pas toujours cet espace de liberté du récit qui caractérise habituellement la manière de Tcherniakov. On pense à son Parsifal berlinois où chaque réplique semble habitée de signification. Les figures de style littéraires qui peuplent le livret freinent parfois le discours scénique. Mais on apprécie le naturel de la démarche, ses clins d'oeil amusés, sa jolie faconde. Et la fine caractérisation des personnages. En particulier l'héroïne qui connait le déchirement intérieur de devoir assumer seule sa destinée humaine, et de fait est confrontée à un parcours chaotique. Car le don d'aimer auquel elle aspire de toutes ses forces n'est pas exempt de toute renonciation à être soi-même et emporte inéluctablement l'extase mortelle. © Elisa Haberer / OnP Le volet musical est très accompli.
Malgré quelques annulations et remplacements de dernière heure, la distribution offre une formidable cohésion. Le rôles, nombreux et pour certains exigeants, offrent des performances de haut niveau. Aida Garifullina est une Snégourotchka d'une formidable présence. Rarement rôle titre aura aussi bien été défendu, surtout pour des débuts parisiens. Il émane de ce petit bout de femme en apparence réservée une force intérieure peu commune, un drame à fleur de peau. Le soprano, si typique de la musique de Rimski-Korsakov, mêlant les registres lyrique et colorature, est d'une vaillance à toute épreuve. Martina Serafin campe à l'inverse une Koupova ardente, passionnée, impulsive, d'une santé vocale proche de l'incandescence. Dame printemps, Elena Manistina, offre de son timbre corsé de mezzo contralto tous les atouts de la voix russe grasseyante. Et on s'amuse à la voir, au prologue, diriger une sorte d'école de danse, qui met en scène une volée de petits rats-moineaux saluant l'arrivée du printemps. De sa voix de contreténor, préférée ici, pour plus de vraisemblance, au contralto travesti habituellement distribué, Yuriy Mynenko offre un érotisme joliment efféminé qui colle parfaitement au parti pris de gentil hippy lascif adopté par Tcherniakov. La voix est justement d'un lyrisme insinuant et ductile. Tout comme celle de Maxim Paster, le Tsar Bérendeï, bien qu'un peu éteinte parfois, à l'image de ce personnage détaché et un peu sénile. Le rôle assez ingrat du marchand Mizguir est tenu avec aplomb par Thomas Johannes Mayer, habitué du répertoire allemand, et on admire son naturel bagarreur, son cynisme, presque en décalage avec le milieu gentillet de la communauté. Côté des basses on savoure de belles individualités, tel le vétéran Vladimir Ognovenko, Le père Gel, Franz Hawlata, Bermiata, le serviteur empressé du Tsar, qui fait chanter ses troupes à la gloire d'un monarque qui préférerait peut-être plus de discrétion, ou Vasily Gorshkov, l'Esprit des bois, aussi sûr de sa force pour protéger Snégourotchka que de sa voix d'airain. Un grand coup de chapeau aux Choeurs de l'Opéra. On sait la partie chorale essentielle ici, au point qu'on a pu dire que les choeurs sont « le décor musical de l'oeuvre ». Les forces de l'OnP partagent truculence, lyrisme et mouvements dansés, assurant un intéressant contrepoint au drame. Le jeune Mikhail Tatarnikov assure à la partition de Rimski-Korsakov une abondance sonore et un extrême raffinement par les jeux de timbres qui en distinguent les grandes lignes comme les infinis détails. Cela respire tour à tour le bucolique et l'enflammé, la joie communicative ou la résignation. Le registre des bois est particulièrement soigné : ces « Leit timbres » qui parent chaque personnage d'une aura spécifique, le flûte pour Snégourotchka, le cor anglais pour Lel, par exemple. Et les solos instrumentaux (cello, violon) sont pure merveille. Grâce soit rendue aux musiciens de l'Orchestre de l'Opéra qui accomplissent une prouesse digne d'éloges.