Nicolaï RIMSKI-KORSAKOV : Le Coq d'or. Opéra en trois actes, un prologue et un épilogue. Livret de Vladimir Bielsky, d'après un conte de Pouchkine. Vladimir Samsonov, Roman Shulakov, Jaroslav Kitala, Mischa Schelomanski, Marina Pinchuk, Yalorslav Abaimov, Svetlana Moskalenko, Inna Jeskova, Ronald Lyndaker, Christophe Sagnier, Tasong Lee. Choeur de l'Opéra national de Lorraine. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, dir. Rani Calderon. Mise en scène : Laurent Pelly. Opéra de Nancy Lorraine.

© Opéra national de Lorraine Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) ne verra pas créer de son vivant son dernier opéra, Le Coq d'or qu'il achève en 1907. Point d'orgue d'une magistrale série. Ce qui est en apparence un conte populaire, tiré de Pouchkine, cache en réalité une fable peut-être pas si innocente, que va faire revivre un Astrologue. Le vieux et belliqueux Tsar Dodon s'ennuie et ne pense qu'à jouir d'une vie tranquille, en particulier avec ses voisins. L'Astrologue lui propose un moyen imparable : un coq d'or, perché en haut de la flèche du palais, l'avertira de tout danger. Plus tard, séduit par une princesse orientale, la reine de Chemakha, Dodon veut en faire sa femme. Mais lorsque l'Astrologue demande son dû pour services rendus, il se voit éconduire et transpercer par le spectre royal. Alors le coq d'or fond sur le monarque et le tue d'un coup de bec. Sous les rires de la reine qui disparaît. Épilogue : l'Astrologue vient tirer la morale de la fable, seuls, lui et la reine, étaient des personnages vivants... Un conte cruel en somme. Bien plus que la féérie fantastique et amusante dans laquelle on a souvent enfermé cet opéra, en particulier lors de la création française en 1914 au Palais Garnier dans une chorégraphie de Fokine. On se doutait que la lecture dramaturgique de Laurent Pelly débusquerait ce que le librettiste Bielsky considérait déjà comme « une mauvaise farce ». Qui fait des hommes des pantins, et de ceux qui les manipulent les vrais personnages clairvoyants de l'histoire. L'opéra n'avait-il pas été censuré lors de sa publication ! Replacée dans le contexte politique de l'époque - les troubles qui agitaient la Russie depuis 1905, l'isolement du Tsar Nicolas II -, cette fable prend une résonance singulière : « Ce gros nuage qui vient de l'est.

Funeste présage », qu'entonne le choeur au début du dernier acte préfigure les événements tragiques de la fin des Romanov et la révolution de 1917. Et on est allé jusqu'à penser que l'Astrologue évoquait Raspoutine. La mise en scène est acérée et la vision bien sombre, à l'image de la décoration noir blanc gris, et de ce gigantesque lit où se complait Dodon, lequel est au dernier acte sanglé sur un char d'assaut sur fond de populace braillante. Belle idée que la corne d'abondance géante visualisant la tente de la reine Chemakha, d'où elle émerge telle une star. Une direction d'acteurs rigoureuse, grinçante, scrute les caractères : un Astrologue mielleux, une reine plus piquante qu'aguicheuse, deux tsarevitch sales gosses, une babounya aux petits soins pour son maitre, un tsar nonchalant, dont le pyjama pour attribut vestimentaire réduit singulièrement, et trop explicitement, l'aura. Et bien sûr un coq plus vrai que nature, superbe oiseau de feu mu par une danseuse. Des traits aussi perspicaces que caustiques truffent le récit. Comme une scène de séduction à l'envers, la femme menant le jeu, qui tourne à l'hypnose, au point que son bénéficiaire en tombe à terre de bonheur ; exubérance russe à n'en pas douter. Le traitement de la partie chorale est de la même eau, pareillement léché, comme la retraite manière soldats de plomb du II ème acte. La charge sarcastique n'est pas loin. Reste que demeure la part de sous-entendu, de mystère et aussi d'ambiguïté que renferme cette parabole édifiante. Car qui tient les tenants et aboutissants du rêve du vieux « tyran imbécile », interroge Pelly ?

© Opéra national de Lorraine Musicalement le spectacle est accompli, encore qu'on reste un peu sur sa faim devant certaines prestations. En particulier Vladimir Samsonov dans le rôle de Dodon, pivot de l'intrigue, manque de projection et de creux dans la basse. Son général d'armée Polkan, Mischa Schemolanski, lui dame le pion en termes de volume sonore. Yaroslav Abaimov est un astrologue fielleux à souhait, mais doit lutter contre la quinte suraiguë redoutable du registre de ténor altino, si consubstantiel au répertoire russe, et Svetlana Moskalenko n'est pas toujours à l'aise avec les arabesques glissantes et périlleuses de la reine Chemakha, non plus que la soprano Inna Jeskova qui doit de la coulisse rendre perçante la terrible phrase colorature assignée au coq. La direction de Roni Calderon rend justice à une musique étincelante, d'un lyrisme comme scintillant (les mélismes orientaux de l'ouverture ou de l'hymne au soleil du II ème acte), proche de quelque impressionnisme, à sa fraicheur d'inspiration et son orchestration si habile à transformer les motifs, tel celui de la marche des boyards saluant Dodon comme leur père. Elle en traduit aussi les contours et la belle architecture, peut-être un peu trop soulignée par endroit par une battue un peu sèche. Surtout le système des Leitmotive qui caractérisent si finement chaque personnage est soigneusement mis en valeur. Les musiciens de l'Orchestre symphonique de Nancy, sans doute confrontés pour la première fois à cette foisonnante partition, ne méritent que des éloges. Comme les choeurs maison qui outre une belle habileté à se couler dans les mouvements façon automates imaginés par Pelly, montrent une réelle empathie pour l'idiome russe. On sait gré à l'Opéra de Lorraine et à son directeur Laurent Spielmann d'avoir eu la généreuse idée de monter, en coproduction avec La Monnaie de Bruxelles et le Teatro Real de Madrid, cet opéra fascinant.
Jean-Pierre Robert