Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Opéra en un prologue et trois actes de Claudio Monteverdi sur un livret de Giacomo Badoaro, d’après l’Odyssée d’Homère. Le Concert d’Astrée, dir. Emmanuelle Haïm. Mise en scène de Mariame Clément. Rolando Villazón, Magdalena Kozena, Katherine Watson, Kresimir Spicer, Anne-catherine Gillet, Isabelle Druet, Maaren Engeltjes, Callum Thorpe, Lothar Odinius, Jean Teitgen, Mathias Vidal, Emiliano Gonzalez Toro, Jörg Schneider, Elodie Méchain.

Le Retour d’Ulysse dans sa patrie © Vincent Pontet Le Retour d’Ulysse dans sa patrie (1640) est le second volet, le moins connu, de la trilogie monteverdienne, après l’Orfeo (1607) et avant L’Incoronazione de Poppea (1642). Pour certains il représenterait le maillon initial de l’opéra vénitien puisque intitulé « drame en musique » tandis que l’Orfeo n’en constituait qu’un brillant préambule sous la forme de « fable en musique ». Pour d’autres, cet opéra tirerait son importance historique de sa modernité ouvrant la voie à l’opéra romantique, dont les deux monologues de Pénélope et d’Ulysse porteraient témoignages. Se déroulant sur deux niveaux, celui des dieux et celui des hommes, il pose évidemment des problèmes de mise en scène du fait de l’atemporalité du mythe et des problèmes de réécriture musicale et littéraire (Partition sommaire en

trois actes, livret en cinq actes). Outre le passage du monde terrestre au monde céleste, cet opéra effectue d’incessants changements de registre esthétique, associant lamentos et scènes comiques, où les personnages finiront d’être caractérisés par le continuo, véritable démiurge sans lequel le drame ne saurait se jouer. Face à la difficulté de mettre en scène le théâtre des dieux, Mariame Clément s’en sort avec les honneurs en choisissant une mise en scène contemporaine, décalée, déjantée, cocasse et assez réussie, cohérente et signifiante, préservant parfois le rire, parfois l’émotion et le pathos, empruntant aux comics, au cinéma de Tarantino, aux artistes pop comme Rauschenberg. Les dieux, volontiers éméchés, se trouvent au bar de l’Olympe en train de boire, de jouer aux fléchettes en discutant du sort des hommes. Neptune prend des allures de capitaine Hadock, Jupiter de soixante huitard sur le retour, tandis que Junon et Minerve, aguichantes, sont accoudées au comptoir en mini jupe…Les hommes évoluent un niveau au dessous dans un palais défraichi ou trône le lit de Pénélope, déserté par Ulysse depuis plus de vingt ans. De longues années que l’apparition d’un distributeur de soda dans le hall du palais est sensé matérialiser, justifiant au passage l’étonnement d’Ulysse. Un clin d’oeil contemporain assez bien venu, auquel s’ajoute un volumineux hamburger descendu du ciel durant l’air du glouton Irus… Tout ça est bel et bon, frisant parfois le « too much » mais pourquoi pas quand il s’agit de tenir le spectateur en éveil pendant les trois heures et demi que dure l’opéra !

Dans la fosse, Emmanuelle Haïm a adapté l’orchestre au volume de la salle du TCE, en élargissant les effectifs. Sa direction singulière mène ses troupes avec sérieux, équilibre et pertinence, usant d’un continuo particulièrement séduisant par les couleurs distillées (deux clavecins, orgue, régale, théorbe, archiluth, harpe, guitare). La distribution vocale est de haute volée, dominée par l’enthousiasmant Eumée de Kresimir Spicer, par la fringante Minerve d’Anne-Catherine Gillet, par la sublime Junon de Katherine Watson, par le bondissant Télémaque de Mathias Vidal, par le sympathique couple Mélantho/Eurymaque d’Isabelle Druet et Emiliano Gonzalez-Toro, plein de passion et de drôlerie, sans oublier Lohar Odinius en Jupiter, Jean Teitgen en Neptune, le contre ténor Marteen Engeltjes en Pisandre, Callum Thorpe en Antinoüs et Jörg Schneider en Irus. Magdalena Kozena, pour qui cette production est une prise de rôle, campe une Pénélope passionnée, élégante où ramage et plumage sont en adéquation…Reste le personnage principal, Ulysse dont Rolando Villazón signe un retour plutôt poussif. La voix est mince malgré une partition d’une relative facilité, et les retrouvailles finales avec Pénélope se terminent dans un souffle, compensant toutefois sa faiblesse vocale par un jeu d’acteur très convaincant, et même si le chanteur nous parait éminemment sympathique, il constitue indiscutablement le maillon faible de cette magnifique distribution. Dommage !