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Catégorie : Opéras

Il est diverses manières d’aborder La Flûte Enchantée.  Pour le collectif de régisseurs catalans, « La Fura dels Baus », le caractère hybride de l’opéra de Mozart, voire l’ambiguïté de son message permettent de le relire autrement : une fable surréaliste, jouée dans «  un espace onirique totalement subjectif », liant la pièce de Mozart et de Schikaneder avec la suite imaginée par Goethe.  En tout cas, un concept de liberté autorisant la plus large fantaisie. L'imaginaire est ici roi. L'espace scénique créé par Jaume Plensa, « un espace cérébral, entre rêve et réalité, un lieu de rencontres et de confusions », devient à soi seul un protagoniste.  De fait, tout est ici en perpétuel mouvement et une animation constante envahit le plateau. Une nuée de

machinistes s'affairent à construire ou déconstruire des éléments de décors, immenses panneaux gonflables chariés en tous sens et dans les trois dimensions, praticables véhiculés à tout va, pour laisser apparaître, qui la Reine de la Nuit, qui les trois enfants.  Les projections vidéo sont omniprésentes, souvent fort originales – ces rubans de textes virevoltant et s'enroulant sur eux-même, ces illustrations à la Jérôme Bosch.  Cela nous vaut quelques beaux coups : l’amoncellement de balles de mousse blanches et noires projetées des cintres dans un réceptacle, sorte de piscine d'eau sèche dans laquelle se vautreront Monostatos et Papageno.  À propos, celui-ci est un drag queen, vêtu moulant de rouge des pieds à la tête, démarche bien curieuse pour un individu censé courtiser une dame, sa Papagena.  Lors de son second air, Sarastro, engoncé dans une sorte de borne blanche, est l'objet d'une séance de prestidigitation : Pamina le transperce de plusieurs coups d’épée, alors que le sang macule peu à peu les murs, de bas en haut ! Les personnages sont très librement croqués : les trois Dames de la nuit en sirènes-vampires aux attributs phosphorescents, l’Orateur (le grand José van Dam) transformé en fakir, Monostatos en corsaire tatoué, tandis que Sarastro, en smoking et œillet rouge à la boutonnière, est affublé d'une longue chevelure grise. Il songe, dit-on, à passer la main et réfléchit à un possible successeur. Celui-ci est bien sûr Tamino qui se voit offrir une fort intelligente caractérisation.  Au final, il s’en ira main dans la main avec Pamina vers son Destin.

Le problème est que tout cela ne va pas sans prise de liberté avec la pièce au niveau des dialogues parlés, réécrits pour faire cadrer l'œuvre avec la signification qu'on veut en donner ; tel le long soliloque de Sarastro ouvrant le IIe acte et remplaçant la scène avec les Frères.  Non plus que moyennant quelque caviardage, comme l’omission d'une partie de la scène où Papageno voit exaucer son meilleur souhait ici bas, boire une bonne bouteille.  Pis encore, la rélégation du chœur dans la coulisse durant toute la deuxième partie est peu explicable ; ce qui atteint le contresens à la dernière scène où le peuple – qui doit bien évidemment être présent sur scène – voit triompher la Force qui « récompense la beauté et la sagesse ».

La direction musicale de Thomas Hengelbrock déçoit : manque de relief, défaut d'articulation, tempos arbitraires ; ce qui est curieux de la part de ce chef de qualité.  Sa distribution est fort inégale : une Reine de la nuit aux vocalises mécaniques et sans consistance dramatique, un Sarastro dont la voix de basse manque de creux, un Papapeno dont l'émission n'a pas assez de projection, un Monostatos falot vocalement. Et n’est-il pas possible de réunir trois voix audibles de sopranistes dans les jeunes Knaben ? Reste que la Pamina de Maria Bengtsson est, par son chant, émouvante et des plus crédibles dans ce rôle de femme sincère. Et que Shawn Mathey est un Tamino idéal, voix parfaitement placée, passant la rampe haut la main, jeu vrai, heureux mélange de naïveté et de résolution.  Comme quoi la symbolique sait prendre sa revanche puisque le personnage est ici au centre de l'action. Un spectacle onirique donc, qui fait résolument fi de bien des arrière-plans qui sous-tendent la pièce, et qui n’échappe pas au décalage entre l’imaginatif de l’action vécue sur scène et la relative faiblesse de l’exécution musicale.