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Catégorie : Opéras

On sait peu de choses sur les circonstances de la création de Didon et Énée. La tradition rapporte que l’opéra de Purcell l’aurait été dans un pensionnat de jeunes filles de Chelsea, alors banlieue de Londres.  Peut-être. En tout cas, de ce trait d’histoire supposée, Deborah Warner se souvient, qui fait intervenir une nuée d'enfants, blouses blanches et jupes bleues.  L’ossature de sa mise en scène réside dans la convergence de trois univers, celui des protagonistes, vêtus de costumes d'époque, celui du chœur, en habits d'aujourd'hui - mais sans jeans ni tee-shirt ! - et le monde des enfants qui, de leurs pirouettes endiablées, croisent les deux autres strates en un savoureux mélange. Cela apporte à une pièce pourtant sombre ce climat de légèreté qui

renforce sa beauté tragique. Le fait d'avoir ajouté un prologue parlé, poèmes en relation avec la pièce, dits par l’excellente Fiona Shaw, loin d'alourdir le propos, fait office de mise en bouche à suspense.  La scène de la sorcière, introduite par de gigantesques jets de flammes, est jouée avec l’hyperbole qui prend les choses au deuxième degré, une façon d'exagération parodique toute britannique, si agréable finalement.  Surtout, il passe au travers de cette soirée – dont on est frustré de la voir si courte – un frisson de théâtre élisabéthain, où l'on passe sans transition du comique léger au registre tragique, alors que tous, solistes, choristes, figurants-enfants jouent, dansent et chantent en un continuum des plus naturels.  L'atmosphère est créée par trois fois rien, quelques arbres graciles pour planter le décor d'un pique-nique au bord d'un bassin, agréable moment de détente qui tourne court ; une voile blanche symbolisant le port d'où partira le bel Énée.  La régie retrouve aussi ce goût du détail subtil qui fait que « l'exquise douleur » de l'héroïne n'en est que plus profondement vraie.

William Christie, qui tient la partie de clavecin, aborde ce joyau de musique avec un orchestre relativement fourni, pour « une palette de timbres diversifiée ». Ses Arts Florissants sonnent pourtant on ne peut plus chambristes.  En idéale concordance avec l'action dramatique, il y a là un souci de la miniature, tels ces pppmystérieux, un panel de sonorités envoûtantes, des cordes singulièrement - un brin volontairement - crues.  Le discours retrouve l'élégance de la musique française que Purcell connaissait bien, et une certaine virtuosité italienne en vogue, à l’époque, outre-Manche. La perfection musicale, on la trouve tout autant dans les chœursaussi discrets qu'efficaces, et les solistes, Malena Ernman, justement royale et sobrement émouvante dans la belle déploration de deuil de Didon, Christopher Maltman, impérieux Énée, et Hilary Summers, sorcière plus vraie que nature.  Une immense réussite.