Le Château de Barbe-Bleue. Opéra en un acte de Béla Bartók (1881-1945) sur un livret de Bela Balazs. Ensemble Intercontemporain & Orchestre du Conservatoire de Paris, dir. Matthias Pintscher. Michelle DeYoung, John Relyea. Version de concert

Matthias Pintscher © Felix Brendel Matthias Pintscher à la tête de son Ensemble Intercontemporain et de l’Orchestre du Conservatoire de Paris apporta une conclusion flamboyante et magistrale à la Biennale d’art vocal de la Philharmonie de Paris par une formidable (au sens étymologique du terme) interprétation de l’opéra de Béla Bartók, en version de concert. Un opéra où l’intrigue se limite au pur conflit psychologique entre les deux personnages. Chef d’œuvre absolu, créé à Budapest le 24 mai 1918, élément lyrique incontournable du XXe siècle, bâti sur une dramaturgie audacieuse et resserrée entre Judith et Barbe-Bleue, sans influences extérieures. Véritable chemin de croix à rebours conduisant, après l’ouverture des 7 portes, à 7 salles (salle des tortures, salle d’armes, salle du trésor, jardin, domaine, lac des larmes, salle de épouses) toutes baignées de sang, annonciatrices de la catastrophe finale s’ouvrant alors sur la nuit et la solitude définitives. Usant d’une prosodie atypique, d’une rythmique particulière, d’une magie orchestrale certaine, très narrative, caractérisant chaque porte par un climat, un instrumentarium et des associations de timbres particulières, cet opéra fut également pour les compositeurs ultérieurs une véritable terre nourricière…Un rappel que ne manqua pas de faire Matthias Pintscher qui proposa au public, en première partie, deux autres visages de la Hongrie du XXe siècle, sous la forme de deux pièces de musique d’aujourd’hui, San Francisco Polyphony de Gyorgy Ligeti (1923-2006) et Stèle de Gyorgy Kurtag (° 1926). Deux œuvres nécessitant un grand effectif orchestral, d’une grande complexité structurelle, très difficile d’exécution qui poussèrent quelque peu l’orchestre dans ses ultimes limites, notamment au pupitre des cuivres. San Francisco Polyphony fut composé en 1974, dédié à Seiji Ozawa, directeur du San Francisco Symphony Orchestra. Évoluant dans un climat sombre, riche en effets sonores et ruptures rythmiques, cette belle pièce alterne entre Ordre et Chaos sur une distorsion entre ligne mélodique et fusion harmonique. Stèle date de 1994, dédié à Claudio Abbado et au Berliner Philharmoniker, est une symphonie funèbre constituée de trois mouvements très contrastés où la désolation domine avant de s’achever dans une ambiance statique comme celle d’un regard implacablement fixé au même endroit…Une mise en miroir méritoire et intelligente, couronnée par cette somptueuse lecture du Château de Barbe-Bleue donné en deuxième partie de concert. Pour cette œuvre grandiose, il fallait bien deux voix exceptionnelles comme celles de la mezzo soprano américaine Michelle De Young et du baryton basse canadien John Relyea. Deux statures vocales impressionnantes capables de résister face à l’orchestre mené d’une main experte par Matthias Pintscher, la basse noble et inquiétante du chanteur canadien répondant à la tessiture large et dramatique de la mezzo américaine, deux chanteurs parfaitement dans leurs rôles tant vocalement que scéniquement. Une lecture portée par une dramaturgie incandescente, une tension soutenue oscillant entre drame poignant et effroi, une réalisation orchestrale de premier ordre avec une superbe prestation de la clarinette solo et de toute la petite harmonie. Une direction très engagé et attentive, une mise en place tirée au cordeau et un équilibre parfait entre solistes et orchestre. Bref, une interprétation magistrale tant vocalement qu’instrumentalement pour une œuvre d’exception qui le valait bien…