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Catégorie : Opéras

Décidément le Theater an de Wien joue avec le succès.  Après un inoubliable De la Maison des morts de Janacek ( Boulez-Chéreau ) voici le chef-d’œuvre de Debussy. On attendait avec impatience la forme qu’allait lui donner Laurent Pelly, qui s’était jusqu’alors peu confronté aux sujets dramatiques.  Et on est conquis une nouvelle fois par son intuition théâtrale.  Le drame lyrique de Debussy n’est pas aisé à interprêter ; et pourtant quelle mine ! Le drame, intense, a pour centre de gravité le personnage de Golaud dont les autres ne sont peut-être que la projection.  Non pas un homme d'âge mûr, mais dans la force vitale, ce qui le rend à la fois plus vrai, plus vulnérable aussi dans son besoin de protéger.  La différence avec Pelléas est

moins flagrante que de coutume, mais le rapport est plus juste.  Ce dernier est un jeune homme sain, spontané dans ses attitudes et ses sentiments.  Tout sauf éthérée comme dans une toile préraphaélite, Mélisande n’est pas passive.  Sa fragilité d’animal effarouché va vite disparaître, dès la rencontre avec Golaud.  De prime abord insouciante – elle rit, elle danse –, elle joue avec le hasard des rencontres.  Lors de la scène de la fontaine, partie de cache-cache avec Pelléas pas si anodine qu’il y paraît, elle ne semble pas naïve.  L’ambiguité caractérise le personnage plus que le mystère qui en émane.  Est-elle sincère ?  Ses dissimulations ne sont-elles que réactions naturelles d'un être instinctif ?  À la volonté de délivrer le texte sans affectation correspond, chez Laurent Pelly, la nécessité d’une dramaturgie misant sur la proximité des personnages.  Car ils fonctionnent, selon lui, entre générations en circuit fermé.  Ils évoluent dans une sorte de dédale intérieur (les diverses pièces du château enfoncé dans les ténèbres) ou extérieur.  L’atmosphère sombre entretient le secret. C’est que l’imagination s’empare du décor (Chantal Thomas).  Une vraie théâtralité s’en dégage, mystère insondable des êtres et des lieux, car - symbolisme oblige - les personnages sont profondément liés à un milieu, à une atmosphère.

 

Les grands fûts d’arbres qui s’élancent, le treillis qui borde la fontaine, les lambeaux de pièces en enfilade, tout évolue dans un système tournant pour évoquer la diversité des lieux qui se glissent plus ou moins imperceptiblement à la faveur des interludes.  La gestuelle va au plus juste : le subit étonnement de Golaud découvrant l’absence de l’anneau au doigt de sa femme – tiens ! lâché mezza voce -, l’épisode de la tour où Pelléas enlace délicieusement Mélisande, le terrible échange entre père et fils à la fin du IIIe acte, d’une justesse expressive inouïe, le dialogue entre Arkel et Mélisande peu après, d’une extrême pudeur, contrastant avec la violence de la tirade subséquente de Golaud.  Lors de la rencontre du dernier soir, Mélisande dans un irrésistible élan se jette dans les bras de Pelléas qui la soulève pour l’étreindre : indicible émotion.  La scène finale a pour théâtre une chambre exiguë, les personnages serrés autour de la couche de Mélisande.  Le questionnement de Golaud, penché à la tête du lit, est presque insupportable, pour arracher ce qu’il veut ou croit savoir.  Mais elle s’en ira sur ces deux mots murmurés dans un souffle « la vérité, la vérité ».  Il restera seul comme il l’était au début, lorsqu’il disait être perdu lui-même, s’enfonçant dans la forêt de nulle part.

 

Natalie Dessay atteint dans cette dernière scène la sobre grandeur, ses interventions parées d’une simplicité si vraie qu’elle en devient bouleversante.  Cette simplicité forge un parcours qui vit le personnage du tréfonds.  Quelle chance de l’aborder en telle circonstance ! La voix tutoie peut-être bien celle, idéale, de Mélisande, justement corsée dans le medium.  Le Pelléas de Stéphane Degout est la lumière même, le naturel généreux, et le timbre rêvé de baryton Martin.  Le rôle de Golaud, Laurent Naouri l’a encore peaufiné, d’une tragique franchise : un homme blessé dans ses convictions, rongé par la jalousie, certes – à la différence du roi Marke qui lui, saura pardonner – mais sans cette vilenie qui tire souvent vers l’excès opératique.  Quel régal que cette diction claire qui fait un si beau sort au texte de Maeterlinck ! La parfaite intelligibilité des mots caractérise encore Arkel, Philippe Ens, et Geneviève, Marie-Nicole Lemieux.  Le Radio-Symphonieorchester Wien de Bertrand de Billy place l’accent sur les sonorités dramatiques, en accord avec la régie.  Le discours est poignant et les « citations » wagnériennes se sont pas gommées.  La fluidité du tempo donne au texte musical une plasticité qui enveloppe les paroles, avec juste cette accélération du débit là où le drame devient prégnant.  Les interludes, joués à rideau ouvert, ont rarement semblé aussi intégrés à l’action.  Une immense réussite !