The Rake’s Progress au Théâtre des Arts à Rouen : Un grand moment d’opéra. Opéra en trois actes avec Epilogue (1951) d’Igor Stravinski sur un livret de Wystan Hugh Auden et Chester. S Kallman. Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie & Chœur Accentus, dir. Leo Hussain. Mise en scène de David Bobée. Benjamin Hulett, Marie Arnet, Isabelle Druet, Kevin Short, Colin Judson, Kathleen Wilkinson, Stephen Loges.

The Rake’s Progress © Philippe DelvalCet opéra d’Igor Stravinski, nous contant l’histoire du libertin Tom Rakewell, trouvait idéalement et naturellement sa place dans le programme de l’Opéra de Rouen consacré, pour cette saison 2016-2017, au libertinage, au sens large du terme. Inspiré d’une série de tableaux de William Hogarth, The Rake’s Progress connut un succès phénoménal dès sa création à Venise. Symbole du néoclassicisme stravinskien tant décrié par Boulez, relevant de multiples influences, Mozart notamment, laissant une place primordiale à la mélodie, se développant sur un orchestre diaphane à l’orchestration savante et délicate où les vents sont omniprésents, usant d’un raffinement rythmique avéré, cette œuvre assure la troublante symbiose entre modernité et classicisme, pastiche et drame. Pour sa première mise en scène lyrique force est de reconnaitre que David Bobée réussit, ici, un coup de maitre. Sa vision est politique, transposée de nos jours, Tom Rakewell y figure un trader assoiffé d’argent, objet et finalement victime d’un monde monnayable, virtuel, où toute référence morale a disparu, un univers impitoyable qui l’engloutira…

Si le jeu d’acteurs séduit d’emblée par sa mobilité et son à propos, la scénographie dépouillée, élégante, rehaussée par de très beaux éclairages et une vidéo particulièrement appropriée, renforce la cohésion du message délivré. Les différents tableaux qui se succèdent lors du déroulement de l’action apparaissent comme l’illustration des différents états de conscience du héros, comme autant d’étapes jalonnant ce voyage initiatique à rebours qui le conduira de la lumière vers les ténèbres guidé en cela par la main habile et machiavélique de son double, le très faustien Nick Shadow. Quant à la musique, elle ne fut pas en reste, superbement servie par l’Orchestre de l’Opéra de Rouen et le Chœur Accentus conduits par la main experte de Leo Hussain. Un orchestre épanoui, très coloré, riche en nuances, tantôt lyrique tantôt dissonant en fonction des exigences de la dramaturgie. Une distribution vocale de haut niveau et parfaitement homogène dominée par l’ambivalent Benjamin Hulett (Tom) au sublime legato et à la vocalité claire, puissante et facile, par l’angélique et touchante Marie Arnet (Anne) parfaite dans le rôle vocalement et scéniquement, ainsi que par la pétulante Isabelle Druet qui a perdu sa barbe sans perdre ses graves somptueux, ni la rigueur de sa ligne sans aucun vibrato (Baba). Citons également au chapitre des éloges, le méphistophélique Kevin Short (Shadow) impressionnant par sa noirceur, par la densité et l’étendue de son registre, et le truculent Colin Judson (Commissaire priseur) qui nous donne à voir un magnifique numéro d’acteur et une remarquable prestation vocale. Bref, un beau et grand moment d’opéra !