Vincenzo BELLINI : Norma. Tragédie lyrique en deux actes. Livret de Felice Romani d'après « Norma ou l'infanticide » d'Alexandre Soumet. Cecilia Bartoli, Rebeca Olvera, Norman Reinhardt, Peter Kálmán, Liliana Nikiteanu, Reinaldo Macias. Coro della Radiotelevisione svizzera. I Barocchisti, dir. Gianluca Capuano. Mise en scène : Moshe Leiser & Patrice Caurier. Festspielhaus Baden-Baden.

 

©Vincent Pontet Cette production de Norma créée au Festival de Salzbourg 2013 connaît un nouveau souffle au fil d'une mini tournée européenne qui l'aura vue présenter à Zürich puis à Édimbourg, Paris et Baden-Baden. Deux particularités la distingue : sa conception scénique, son édition musicale. Peut-être inspirés par sa lointaine origine française - la pièce « Norma ou l'infanticide » d'Alexandre Soumet - les régisseurs Moshe Leiser et Patrice Caurier transposent l'histoire de la druidesse des Gaules en rébellion contre l'envahisseur romain à l'époque de l'occupation allemande. Pari osé qui met à mal les habituelles façons de la concevoir. Mais qui indéniablement lui apporte un poids insoupçonné, un souffle dramatique qu'on n'imaginait pas : après tout, le peuple gaulois et son chef Ovoreso sont en résistance contre l'ennemi occupant

romain et les thèmes véhiculés sont l'amour, le sacrifice et la trahison. Norma est loin d'être une héroïne : elle est une femme trahie qui a elle-même trahi son peuple et se sacrifiera pour lui. Pour Cecilia Bartoli, ce qui est fascinant c'est avant tout la densité profondément humaine du personnage, à la fois sa force vitale et sa faiblesse, partagé entre amour et devoir. Un destin de femme comme on en trouve aussi dans le cinéma italien néoréaliste. Le sort de ses deux enfants qu'elle a eus du proconsul romain Pollione, est entre ses mains : doit-elle les sacrifier sur l'autel de l'honneur ou les protéger de la vindicte populaire ? C'est peu dire que l'aspect religieux est relégué au second plan, pour ne pas dire évacué radicalement. sont mise en lumière finalement la forfaiture que Norma a commise envers son peuple et une mort d'amour enchaînée aux côtés de celui pour lequel elle a rompu son serment de chasteté. La dramaturgie prend dès lors une toute autre signification. Et la vision qui en est donnée, dans un espace unique, clos, ce qui ressemble à une salle d'école, ajoute à sa prégnance. Le spectacle n'a rien perdu de son acuité et en particulier le partage entre scènes d'ensembles et séquences plus intimistes : le camp des opposants retranchés en un lieu secret où suinte la suspicion, dans la lueur nocturne, et un autre endroit, bien séparé du premier par une cloison étanche, où se déroulent les confrontations, en particulier entre Norma et sa novice, moments les plus forts de cette mise en scène, où Norma spectrale écoute la jeune femme, se souvient de ce qu'elle a elle-même éprouvé, la puissance de l'amour interdit, et prend conscience que l'homme aimé par elles deux est le même. La survenance de celui-ci fait monter d'un cran l'adrénaline et le terzetto final du Ier acte atteint la vraie grandeur tragique. Est transcendé le schéma opératique convenu de la rivalité entre femmes amoureuses pour libérer ce que la vie des sentiments intimes emporte de terribles meurtrissures.
Cecilia Bartoli ©Vincent Pontet L'autre particularité de ce spectacle réside dans l'édition musicale utilisée. Une nouvelle édition critique due à Maurizio Biondi et Riccardo Minasi, fruit des recherches les plus récentes sur les sources. Bartoli expliquait à propos du CD (Decca) paru peu avant les représentations salzbourgeoises, son souci de restituer les voix des créatrices des deux rôles féminins : Giuditta Pasta pour le rôle titre, Giulia Grisi pour Adalgisa, et comment rompre avec une certaine ''tradition'' introduite ensuite, afin d'ouvrir de nouveaux horizons. Et on découvre un schéma bien différent de celui auquel on était jusqu'alors habitué par les interprétations cultes de Callas/Stignani, Montserrat Caballé/Verrett ou Sutherland/Horne : savoir, par une inversion des deux tessitures assignées, une Norma mezzo-soprano et une Adalgisa soprano, contrairement à ce qui était communément pratiqué ou admis depuis des lustres. Le volet dramatique en acquiert un plus grand impact, sans doute plus proche de la réalité : la voix de soprano convient mieux à la jeune et fragile novice et les sombres teintes de mezzo-soprano permettent plus justement d'asseoir la résolution de la prêtresse, sans pour autant la priver d'une vulnérabilité sous-jacente. La partie orchestrale est elle-même assez différente, plus allégée avec de nets contrastes de tempos.

Peter Kálmán, Cecilia Bartoli, Norman Reinhardt
©Vincent Pontet
Ce que la présente interprétation montre avec évidence, s'inscrivant dans une approche volontairement non romantique. Le jeune chef italien Gianluca Capuano, remplaçant Diego Fasolis, tire de l'ensemble I Barocchisti de fines sonorités, même si un peu frêles dans le vaste auditorium du Festspielhaus de Baden-Baden. L'exécution sur instruments d'époque est là aussi un avantage, parce qu'évitant toute épaisseur sonore ; ce qui par conséquence profite grandement aux voix. Bartoli rappelle que Bellini est contemporain de Schubert! La sonorité des bois et des cuivres en particulier s'inscrit dans un tout autre rapport avec la voix humaine. On peut ajouter qu'au XIX ème siècle les orchestres n'étaient pas aussi fournis qu'aujourd'hui alors qu'en même temps les voix possédaient un ambitus bien plus large que celles des tessitures qu'on a vues être catégorisées au XX ème et qui ont encore cours actuellement, Bartoli mise à part! Surtout on apprécie d'autant mieux les subtilités de l'orchestration bellinienne, tant vantées par Richard Wagner qui soulignait la clarté de la mélodie et la finesse du chant. Des tempos rapides, peut-être un peu secs par moment, assurent à la symphonie son naturel essor et une vie certaine. Et si l'Ouverture parait un peu raide, les choses s'assouplissent ensuite pour atteindre de beaux instants au fil du Ier acte et au finale de l'opéra. Norman Reinhardt, hier Tony de West Side Story à Salzbourg, campe un Pollione séduisant : voix lyrique, flexible, dans la veine de Rossini, nullement appuyée pour préfigurer quelque ténor verdien, ce que n'est absolument pas le cas de ce rôle associé à l'origine à un artiste, Domenico Donzelli, qui interprétait Almaviva de Il barbiere di Siviglia. Rebeca Olvera incarne une Adalgisa frémissante, féminine et émouvante dans son déchirement intérieur et le soprano est brillant et expressif. La Norma de Cecilia Bartoli est un phénomène en soi, défiant toute comparaison avec ses illustres devancières et collègues actuelles. Une vocalité extraordinairement maitrisée, qu'on sent au plus près de ce que pouvait être le chant bel cantiste de l'époque, un legato d'une densité infinie, une ornementation soignée dans le plus infime pianissimo, toutes choses qui passent par des tempos souvent extrêmement lents, qu'on savoure à l'envi telle l'aria « Casta diva », murmurée telle une prière, ses trilles assagis dans un souffle. Le tragique du personnage éclot vite : la ferme résolution de la femme exigeante qui au nom de cette même exigence envers soi fend l'armure pour s'accuser de parjure devant le peuple réuni. Des duos avec Adalgisa, sommets de la partition, émanent une impact inouï, comme celui du II ème acte, « Mira O Norma ». Elle ira jusqu'à lancer certains mots presque criés telles des invectives. L'intensité de sa prestation comme son engagement de tous les instants restent des moments d'une force comme on en rencontre peu à ce point d'incandescence à l'opéra.