Paul HINDEMITH : Mathis der Maler.  Opéra en sept tableaux.  Livret du compositeur.  Matthias Goerne, Scott MacAllister, Mélanie Diener, Thorsten Grümbel, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Gregory Reinhart, Michael Weinius, Antoine Garcin, Martina Welschenbach, Nadine Weissmann.  Orchestre et Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Christoph Eschenbach.  Mise en scène : Olivier Py.Une œuvre majeure de l'opéra du XXe siècle entre au répertoire de l'Opéra de Paris : Mathis le peintre.  Le grand opus de Paul Hindemith aura vu le jour, en 1938 à Zurich, après bien des vicissitudes qui lui valurent de se voir refuser de création en Allemagne.  Il ne s'y imposera que dix ans plus tard.  C'est qu'à travers la destinée du peintre Matthias Grünewald, auteur du magnifique

retable d'Issenheim, le compositeur n'a pas cherché la facilité.  L'œuvre est longue, parfois déroutante, austère comme un tableau de Dürer, mais habitée d'une indéniable sincérité.  Le thème en est le sort de l'artiste, incompris de la multitude, et la liberté de l'art ; l'opposition presque irréductible entre la masse inculte, aisément manipulable du fait de son ignorance, et les érudits qui possèdent le savoir et auxquels l'art permet d'exprimer leurs idées.  Et cette question cruciale : « l’artiste doit-il prendre parti ? ».  Hindemith place cette problématique dans un contexte historique, celui de la guerre des paysans dans l'Allemagne du XVIe siècle.  L'artiste Mathis, qui épouse la cause des paysans opprimés, va vivre un véritable chemin de croix, en butte à la critique des puissants, et connaître le naufrage de ses certitudes d'artiste et d'homme ; en proie au doute du créateur, délaissé malgré les ultimes tentatives de ceux qui soutiennent son art, il finira par se murer dans la solitude.  Le substrat autobiographique n'est pas loin : ce sont ses propres démêlés avec le régime national-socialiste que laisse entrevoir Hindemith, le rejet dont il est l'objet parce que n'étant pas un « vrai musicien allemand », qui le conduiront à s'expatrier.

 

 

 

 

©Charles Duprat/OnP

 

 

 

Les implications politiques et morales de la pièce, Olivier Py les fait siennes dans sa mise en scène qui transpose l'action à l'époque de la création de l'œuvre, dans ces années 1934/1938 de montée de l'intolérance.  Des visions fortes et d'impressionnants tableaux s'imposent : triptyque pictural suggéré en ombre chinoise, vaste salle étagée sur plusieurs plans, scène de chaos révolutionnaire, ou encore un étonnant mur de bougies aux lueurs vacillantes.  L'emphase est mise sur quelques symboles : la petite lumière de la chambre nue de Mathis au premier plan, de l'espoir invincible, les livres amoncelés, symboles vivants de culture.  Bien qu'utilisant l'entier plateau de l'Opéra Bastille où évoluent des constructions métalliques en constante transformation, transfigurées par de suggestifs éclairages, Py ménage ce qui, dans cet opéra, ressortit à l'intimité des échanges.  La régie d'acteurs reste frappée au coin de la sobriété.  L'agitation qui, certes, anime un certain nombre de passages, n'envahit pas une lecture qui se veut concise.  Ainsi de la scène qui voit Mathis revivre en songe la tentation de saint Antoine ou du tableau final, d'un dépouillement ascétique, où tout semble se raréfier autour d'une homme résigné, conduit peu à peu à se défaire des biens qui furent les siens durant son existence.  Qui mieux que Christoph Eschenbach pouvait défendre cette partition, lui qui s'est fait le défenseur de la musique de Hindemith ?  L'empathie est évidente pour ce mélange d'hymne, de choral grégorien, de chanson populaire, de climat quelque peu mystique qui se veut proche de la polyphonie de la Renaissance.  L'Orchestre de l'Opéra se meut avec aise dans l'extrême différenciation des plans sonores qui sollicite notamment les vents et les cuivres.  D'une distribution exigeante, mais sans faille, se distinguent des individualités d'exception.  Matthias Goerne, qui choisit avec prudence ses apparitions scéniques, fait sien le rôle-titre ; comme Dietrich Fischer-Dieskau naguère.  La comparaison n'est pas fortuite car, dans les deux cas, on a affaire à un chanteur pratiquant l'art suprême du lied.  Grâce à sa parfaite articulation du texte, il s'accommode des longues phrases tendues qui soutiennent les redoutables monologues de Mathis, et des traits soutenus sollicitant la partie haute du registre de baryton.  De sa voix puissante de ténor de composition, Scott MacAllister livre un non moins formidable portrait de grand ecclésiastique imbu de soi-même.  À saluer encore les prestations de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, Capito, le rusé manipulateur politique, de Mélanie Diener, Ursula, et de Martina Welschenbach, Regina, deux caractères que tout sépare, deux artistes que réunit l'intensité de leur assomption scénique et vocale.