Une glorieuse Ariadne auf Naxos  à Baden-Baden

Richard STRAUSS : Ariadne auf Naxos.  Opéra en un acte et un prologue. Livret de Hugo van Hofmannsthal.  Renée Fleming, Sophie Koch, Jane Archibald, Robert Dean Smith, Eike Wilm Schulte, Christian Baumgärtel, Nilkolay Borchev, Kenneth Roberson, Steven Humes, Kevin Conners, Christina Landshamer, Rachel Frenkel, Lenneke Ruiten, René Kollo, Sächsische Staatskappele Dresden, dir. Christian Thielemann. Mise en scène : Philippe Arlaud.

 

Poursuivant un cycle Richard Strauss qui s'est déjà honoré de Der Rosenkavalier (2009), d'Elektra (2010), et de Salomé (2011), le Festspielhaus de Baden-Baden présente Ariadne auf Naxos.  Dire que le résultat est à la hauteur des attentes est peu : la qualité de l'ensemble dépasse la somme des facteurs individuels.  Destinée curieuse que celle de cette pièce : d'abord conçue comme une musique de scène pour Le BourgeoisGentilhomme de Molière (1912, Berlin), elle sera refondue en un opéra proprement dit, lui-même précédé d'un prologue (Vienne, 1916).  La gestation, dans l'un et

l'autre cas, n'aura pas été sans heurt entre le musicien et son illustre librettiste, Hugo von Hofmannsthal, qui poursuivaient des buts sans doute différents : rééditer le succès du Chevalier à la rose, pour Strauss, qui se défiait du mélange des genres sérieux et burlesque, traiter un sujet philosophique, dans l'esprit du pastiche, pour Hofmannsthal.  Un terrain d'entente finira par être trouvé, et c'est du côté du musicien que penchera le plateau de la balance : la pièce mêlerait opera buffa et comédie à la française, tragédie antique et pantomime.  Surtout, le coup de génie était d'adjoindre à l'opéra, dont l'intrigue est somme toute assez mince, un prologue en relatant la délicate maturation.  Pour beaucoup, ce prologue est le plus réussi et confère à une œuvre, quelque peu hybride, son originalité.  Dans la réalité du climat fébrile précédant une Première, Strauss donne vie à des personnages d'un étonnant relief.  C'est le cas, en particulier, du Compositeur, une de ses figures les plus achevées, pour laquelle il batailla dur pour en imposer la voix, non pas à un ténor, impensable, mais à une mezzo, en en faisant un travesti, comme naguère de son Octavian.  Le jeune homme, d'abord impressionné de voir son travail être confronté à la dure réalité de l'interprétation, se désespère de devoir le censurer pour satisfaire aux exigences d'un froid maître de maison. Mais l'entremise de la jeune comédienne et aguichante Zerbinetta va lui dessiller les yeux : c'est de la sensualité qu'il ressent désormais les attaques. Sa révolte se meut alors en ironie. Tout cela, l'interprétation de Sophie Koch le possède à un rare degré de perfection, et cette prise de rôle est un coup de maître : silhouette d'adolescent, d'abord gauche, puis à la démarche enhardie d'un Chérubin, vraiment irrésistible, vocalité d'une intensité exceptionnelle, jusque dans les limites aiguës du mezzo soprano.  À ses côtés, le maître de musique, Eike Wilm Schulte, un vétéran de la colline de Bayreuth, lui donne une réplique bienveillante. Avec l'opéra, auquel les divers protagonistes se sont déjà aimablement préparés, la chose vocale prend encore plus d'allure. Les trois naïades sont tout de grâce vocale pour introduire la figure centrale qu'est Ariadne qui, au panthéon des portraits féminins de Strauss, a pour sœurs la Maréchale et Arabella.  Renée Fleming,  abordant le rôle, elle aussi, y est grandiose, dégagée de tout maniérisme, au potentiel vocal immense.  Les inflexions de l'arabesque musicale sont épousées avec gourmandise et  infaillibilité, avec tour à tour abandon ou véhémence. Un parangon de chant straussien. La Zerbinette, Jane Archibald, est brillante, plus encore, vif argent.  Et qui sait faire de son grand air acrobatique autre chose qu'un morceau de bravoure : la divertissante ballade aux mille variations d'une coquette illusionniste.  Pour en relayer la faconde, les quatre personnages de la commedia dell'arte, revisités à la Debureau, apportent cet indispensable contrepoint comique à une tragédie qui ne se veut pas si austère qu'il y paraît. Son héros, Thésée, incarné par Robert Dean Smith, a de la réserve de puissance. Et il en faut car cette partie est diablement périlleuse pour le ténor.  L'Américain la pare de nuances ppp qui rappellent la manière d'un de ses prédécesseurs et compatriotes, James King.

 

Tout cela ne serait pas sans le fabuleux support orchestral conçu par Christian Thielemann qui, dans ce répertoire, a peu de rivaux aujourd'hui. Osons le dire : avec l'Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, formation straussienne par excellence, la combinaison n'a pratiquement pas d'équivalent. L'architecture sonore, constituée de trente-six musiciens seulement, trouve son galbe idéal dans une direction empreinte de transparence et d'une finesse instrumentale rare. Ainsi des premières pages chambristes du prologue ou du sextuor ouvrant l'opéra, grâce à un phrasé magistralement articulé des cordes qu'innervent d'éloquentes interventions des bois. Mais aussi de celles qui, par un effet saisissant de pédale dont Strauss a le secret, s'enflent à la hauteur de l'épanchement tragique : lors du monologue d'Ariadne ou de la « boursouflure pathétique » que le musicologue Antoine Goléa (Richard Strauss, Flammarion) décèle dans le duo final.  L'orchestration fascinante de Strauss, Thielemann la révèle à chaque instant.  Ainsi de la manière d'accompagner les dialogues rapides du prologue, de faire sourdre le lyrisme diaphane de l'opéra, dessiner les arabesques sans fin du grand air de Zerbinetta, ou  les vives interventions des quatre comédiens. La mise en scène de Philippe Arlaud est intéressante, en ce qu'elle ne cherche pas à recréer un autre univers que celui imaginé par les auteurs. On a seulement allégé la texture, ce qu'amplifie l'écrin blanc immaculé de la décoration. La fluidité du prologue, on la doit à une direction d'acteurs à la fois précise et libre, même si un excès de figurants encombre parfois le plateau. Des touches de couleurs vives au niveau des costumes, délicieusement déjantés, avivent l'attention : les quatre comédiens appareillés façon Dalton, gilet rayé et chapeau melon, la prima donna en déshabillé rose bonbon. Improvisation débridée et scène léchée s'enchaînent naturellement, sertissant fort à propos les interventions du Compositeur confiant ses états d'âme, lui qui finit par se hisser sur le piano à queue parmi le désordre indescriptible des comédiens, serviteurs et invités.  Les invités, on les retrouve, à l'arrière-plan, durant la première partie de l'opéra, comme venus voir comment tout un chacun va se débrouiller de cette mixture incongrue d'arlequinade et de tragédie grecque, s'extasier devant la tournure que prend la chose, et quasiment s'immiscer dans l'action, comme fascinés, pour les messieurs du moins, par le morceau de bravoure plus que lascif de Zerbinette.  Par une touche particulièrement originale, Arlaud fait intervenir, de nouveau pendant l'opéra, le Compositeur, certes devenu rôle muet, mais pas moins concerné.  Ainsi viendra-t-il remettre aux trois naïades leur partition et, plus tard, s'assurer furtivement du bon usage fait de son chef-d'œuvre.