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Catégorie : Opéras

Franz Lehár : La Veuve joyeuse.  Opérette en trois actes.  Livret de Victor Lèon et Leo Stein, d'après la comédie d'Henri Meilhac, L'Attaché d'ambassade.  Susan Graham, Bo Skovhus, Anna Maria Labin, Daniel Behle, Harald Serafin, Edwin Crossley-Merce, François Piolino, Francis Bouyer, Claudia Galli, Francis Dudziak, Andrea Hill, Fabrice Dalis, Michèle Lagrange, Franz Mazura, Carole Colineau, Béatrice Malleret, Vania Boneva.  Orchestre et Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Asher Fisch.  Mise en scène : Jorge Lavelli.

L'opérette, dont on s'est plu à dire le genre dépassé, reprend des couleurs depuis un certain temps, et pas seulement dans les pays germaniques.  L'heure est venue de sa réévaluation.  Certes, ce qui a longtemps été considéré comme le miroir d'une époque, le Second Empire désabusé, mais voulant encore y croire, avec pour figure de proue Offenbach, la Vienne insouciante se grisant de valses des années 1870, avec les Strauss, et puis le nouvel âge d'or, qui a pour noms Lehár et Kalman, tout cela on le revoit à l'aune de livrets finalement pas si mal ficelés, et surtout de musiques souvent écrites avec virtuosité.  Avec La Chauve-souris de Johann Strauss, La Veuve joyeuse de Lehár figure au panthéon des pièces emblématiques.  Son sujet a de quoi réjouir une audience moderne, car l'ironie avec laquelle les auteurs mêlent réalité et fiction flirte avec le génie.  L'art de traiter de la chose politique, caractérisée par une parodie amusée, sans être corrosive, la manière de

dessiner les travers humains, non exclusivement réservés au sexe dit fort, flattent notre imaginaire.  On en apprend beaucoup avec le récit de L'Attaché d'ambassade, auquel puise la pièce, sur la psychologie humaine, ses complaisances, la morale bourgeoise pas si nette, incarnée par le couple Valencienne et Camille de Rosillon, la femme libérée, concept à l'orée de son histoire alors, avec Hanna Glawari et Danilo.  Pour son époque, la pièce va  incroyablement loin : voilà deux figures mues par un désir effréné de plaisir, lequel s'épanche sans retenue dans la musique.  Le duo « Heure exquise/Valse exquise » est un formidable appel sensuel.  Et puis il y a ce mélange détonnant des styles viennois et parisiens, en un aller-retour plus que cocasse : cette fable, qui a pour terrain à la fois quelque contrée est-européenne et Paris, a été conçue à partir d'une pièce française, revue et adaptée par des auteurs allemands, pour être créée à Vienne, et  unanimement considérée comme la plus française des opérettes viennoises !  Le monde de la danse est pour beaucoup dans le succès de cette Veuve joyeuse.  Elle en est truffée et s'articule même uniquement sur elle : un florilège de valse, de galop et de mazurka, au Ier acte, de polonaise, de la danse slave du kolo au IIe, de cake-walk chez Maxim's au IIIe, et bien sûr de cancan.  La reprise à l'Opéra Garnier de la mise en scène conçue par Jorge Lavelli (1997) garde son prestige, même si la mayonnaise met du temps à prendre au premier acte.  La faconde de l'inénarrable baron Mirko Zata, incarné par le vétéran Harald Serafin, un des fidèles serviteurs de cette pièce, à Vienne et ailleurs, n'est peut-être pas suffisante à entraîner le mouvement, surtout vis-à-vis d'un public qui ne possède pas forcément les ressorts subtils de jeux de scènes entendus.  Mais les choses s'animent peu à peu avec les danses et l'entrée en lice des protagonistes. La vision de Lavelli est ample et finalement pas si caricaturale : la cour du Pontévédro est bien sympathique et la chronique de la riche veuve qu'on destine à un comte pour que sa fortune ne quitte pas le pays et préserve celui-ci de la faillite, est bien proche du beau schéma d'opérette, où tout finit bien quoi qu'il en soit.  Quelques morceaux choisis l'émaillent, telle l'entrée de Hanna au milieu d'une ribambelle de prétendants assoiffés de conquête, ou ce duo du IIe acte, qui sculpte les deux personnages de Hanna et de Danilo au milieu du plateau nu, juste enflammé par un rideau rouge.  Les passages dansés en sont le piment, qui se soldent par un cancan ébouriffant. 

Cette reprise confirme aussi d'intéressantes individualités. Outre celle du vieux baron Mirko, plus débonnaire que manipulateur, la figure de Danilo crève les planches. Bo Skovhus, qui est la mémoire de la production, fait montre d'une tonicité généreuse et d'un humour dévastateur. Il faut l'entendre proclamer cette sentence sans appel : « Tombe amoureux souvent, fiance-toi rarement, ne te marie jamais ! ».  Sa prestation donne au spectacle son ressort.  L'abattage vocal est tout aussi impressionnant, débordant d'énergie. Si elle n'a pas naturellement la voix de soprano pour incarner Hanna, Susan Graham en a incontestablement le maintien : son apparition, en robe du soir couverte d'une écharpe d'hermine et ceinte d'un immense couvre-chef de diva, force l'admiration, comme au IIe acte, délivrant l'enivrante ballade Vilja.  Au naturel vrai de son partenaire, elle oppose la maîtrise d'une composition pensée.  Le Camille de Daniel Behle est une découverte : une voix de ténor d'une ductilité extrême et une démarche gauche confondante.  Sa Valencienne d'amante, Anna Maria Labin, est plus pâle, et à aucun moment ne dispute la vedette à l'héroïne, alors que cette « seconda dama » tient un rôle plus que de contrepoids.  Le brelan de grisettes est désopilant dans la danse coquine, à reculons, qui ouvre les festivités chez Maxim's. Les chœurs ont de la verve à revendre.  Celle-ci, l'Orchestre de l'Opéra la possède naturellement aussi, et les sonorités sont d'une belle consistance.  Car la direction d’Asher Fisch, à défaut d'être toujours très entraînante, est du moins à l'écoute de ses interprètes, et sait faire cas des merveilles que recèle une partition aux mille nuances.