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Catégorie : Opéras

Sergueï PROKOFIEV : Les Fiançailles au couvent. Opéra lyrico-comique en quatre actes et neuf tableaux.  Livret du compositeur, assisté de Mira Mendelson.  D'après le livret d'opéra-comique de Richard Brinsley Sheridan.  Brian Galliford, Garry Magee, Anastasia Kalagina, Larissa Diadkova, Daniil Shtoda, Anna Kiknadze, Mikhail Kolelishvili, Yuri Vorobiev, Eduard Tsanga.  Chœur du Capitole & Orchestre national du Capitole, dir. Tugan Sokhiev.  Mise en scène : Martin Duncan.Joli clin d'œil de l'Histoire : c'est sous la direction de Michel Plasson que Les Fiançailles au couvent ont été créées en France dans les années 1970, à Strasbourg, avant de rejoindre Toulouse.  Aujourd'hui Tugan Shokiev, directeur musical de l'Orchestre du Capitole, reprend le flambeau.  Quelque vingt ans après L'Amour des trois oranges, Serge Prokofiev revient au genre burlesque ; mais la satire laisse ici place à un humour plus joyeux et festif, teinté d'une authentique veine lyrique.  Le sujet, emprunté à La Duègne du poète anglais Sheridan (1751-1816), en fait un canevas d'opéra-comique, comédie de mœurs où rien ne manque des ressorts de l'intrigue à rebondissements.  Alors que le gentilhomme sévillan Don Jérôme conçoit pour sa fille un projet de mariage avec un riche marchand

de poisson du Guadalquivir, la duègne de la belle manigance un plan machiavélique pour lui permettre de convoler avec le jeune seigneur de ses rêves.  Ruses, travestissements, quiproquos, action traitée à différents niveaux, et surtout kaléidoscope de caractères bien trempés, voilà quelques-uns des ingrédients d'une pièce qui ne connaît pas l'ennui.  Prokofiev l'enlumine d'une musique séduisante dans ses couleurs, brillante dans ses rythmes, dont Chostakovitch louangera la spontanéité des sentiments, digne du Falstaff de Verdi.  Car le comique de situation ne prend jamais le pas sur un lyrisme racé proche de l'univers nocturne du ballet Roméo et Juliette, apportant dans ce palpitant tourbillon sonore une note de tendre poésie.

 

 

 

 

©Patrice Nin/Théâtre du Capitole

 

 

 

La mise en scène de Martin Duncan joue à fond le jeu de la fantaisie, faisant sien le débit rapide de la comédie et son découpage en courts épisodes comme dans un montage cinématographique.  La direction d'acteurs est incisive dans les expressions, mimiques et gestes étroitement calqués sur le langage musical.  L'inattendu cocasse ou l'effet grossi, proche du buffo italien, particularisent échanges et ensembles.  Les personnages, celui du barbon en particulier, se vivent comme des marionnettes à la limite de l'extravagance.  Le mouvement général est endiablé où l'on passe d'une scène à l'autre comme au travers de ces portes qui se déplacent au fil de l'action.  C'est que l'ingénieuse décoration (Alison Chitty), lointainement inspirée des maquettes constructivistes des années 1930, est éminemment mobile, ses éléments disposés çà et là se métamorphosant sans cesse.  La vision se fait haute en couleurs à l'heure des intermèdes dansés qui ponctuent le premier acte, pantomimes échevelées d'une folle nuit de carnaval ; un univers de masques non sans rappeler L'Amour des trois oranges.  L'exagération est reine, parfois jusqu'à la complaisance, telles ces poissonnières harnachées de tabliers vert pomme agitant leur flasque marchandise, ou cette bacchanale des moines d'une extravagance rabelaisienne.  La réussite musicale est encore plus évidente.  La direction de Tugan Sokhiev unit les deux aspects indissociables sur lesquels Prokofiev assoit sa partition : l'humour caustique, irrévérencieux même, et le lyrisme expansif, proche de la tendresse.  La verve et son turbulent dynamisme, l'emphase portée sur les contrastes ne sont là que pour mettre en relief les caractères comme les situations.  L'orchestre du Capitole fait son miel des traits d'orchestration étincelants, cuivres et percussions en particulier.  Le chef a forgé sa distribution - quelque 18 solistes - pour l'essentiel sur des voix venues du Théâtre Mariinski dont il est un hôte régulier.  Tout le panel de la vocalité russe est là : du ténor lyrique, l'excellent Daniil Shtoda, Antonio, au ténor de composition, l'inénarrable Brian Galliford, Don Jérôme, grotesque mais attachant, à la basse profonde, Mikhail Kolelishvilli, le marchand Mendoza, inextinguible faconde et fin acteur, en passant par les barytons, Garry Magee, romantique Ferdinand, Yuri Vorobiev, obséquieux Don Carlos ; de la soprano lyrique, Anastasia Kalagina, agile Louisa, à la contralto profonde, Larissa Diadkova, désopilante Duègne, cousine en verve et abattage vocal de la Mrs Quicky de Verdi, en passant par le timbre de mezzo, Anna Kiknadze, émouvante Clara.  Un festin vocal qui a peu d'équivalent.

 

 

 

Révisez vos classiques : Beethoven dirigé par Bernard Haitink.

 

 

 

 

©Fred Toulet/Salle Pleyel

 

 

Le partenariat artistique que forment Bernard Haitink et le Chamber Orchestra of Europe a peu d'équivalent aujourd'hui.  Une formation justement pas trop nombreuse qui permet de redécouvrir les « classiques » que sont Brahms (il y a peu à Lucerne) ou Beethoven.  Débutant à Paris, Salle Pleyel, leur cycle des symphonies du maître de Bonn - qui se poursuivra en mars 2012 - ils viennent d'offrir un concert somptueux présentant les symphonies n°2 et 3.  Le chef néerlandais, dans son glorieux automne, repense du tréfonds ces pages dont on aurait tendance à ne plus rien attendre, tant on est assuré d'en connaître tous les plis et replis : un questionnement sur la sonorité, grâce notamment à une disposition spatiale originale qui divise les violons de part et d'autre, enveloppés qu'ils sont par les cordes graves avec, de gauche à droite, contrebasses, cellos et altos ; une recherche approfondie sur la dynamique aussi, qui donne du relief aux contrastes forte/piano ; un travail fouillé enfin sur l'instrumentation.  Se gardant des mirages de l'approche dite d'époque, dont il ne concède que les timbales à la frappe sèche, comme d'une manière prétendument traditionnelle illustrée par le recours à de vastes effectifs, Haitink opte pour une voie médiane, d'un équilibre qui sonne au coin de l'évidence ; ce que traduit une gestuelle qui va droit à l'essentiel.  La qualité instrumentale en ressort régénérée, la ligne épurée des bois en particulier.  L'acoustique si présente de la salle convient ici parfaitement à des interprétations qui jouent à fond la différence des volumes, les ppp acquérant une étonnante transparence.  La Deuxième Symphonie a cette humeur joyeuse qui se pare d'énergie (allegro con brio intitial), d'une veine lyrique aisée (larghetto), ménageant de subtils effets de surprise (scherzo) et une verve inextinguible au finale.  De l’Héroïque, on dira qu'elle atteint une sorte de plénitude : l'élan, le souffle prométhéen sont là, succession de lumières et d'ombres, au vaste premier mouvement – le chef joue toutes les reprises – dont le formidable développement ne cesse de livrer sa force créatrice.  Mais le grandiose ne se fait pas écrasant.  La Marche funèbre évoque plus le passé glorieux du héros qu'une déploration de sa disparition ; car « jamais il n'a été plus vivant.  Son esprit plane sur le cercueil, que porte l'humanité » (Romain Rolland).  Fait suite un scherzo tourbillonnant, d'une belle alacrité et d'une vraie légèreté dans le contrepoint des cordes où la référence à la danse se fait si présente.  La finesse que livrent les musiciens est confondante, soulignant des inflexions qu'on se prend à redécouvrir.  Le finale est fiévreux, ses variations décryptées dans leur magistrale opposition entre masses et couleurs, que conclut un presto fulgurant.