Francis POULENC : Les Mamelles de Tirésias.  Opéra-bouffe en deux actes & un prologue.  Livret d'après le texte de Guillaume Apollinaire.  Soirée Dada introduite par le Foxtrot de la Suite pour orchestre de jazz n°1 de Dimitri CHOSTAKOVITCH et Le Bœuf sur le toit de Darius MILHAUD.  Hélène Guilmette, Ivan Ludlow, Werner Van Mechelen, Christophe Gay, Loïc Felix, Thomas Morris, Marc Molomot, Jeannette Fischer, Robert Horn.  Orchestre & Chœurs de l'Opéra de Lyon, dir. Ludovic Morlot. Mise en scène : Macha Makeïeff. Créé en 1947 à l'Opéra Comique, l'opéra-bouffe Les Mamelles de Tirésias y renaît.  Et de quelle manière !  Sa pièce en forme d'utopie provocante qu'Apollinaire se plaisait à qualifier de drame surréaliste, à défaut de décider s'il « est sérieux ou non », est une fantaisie débridée, une « loufoquerie », érigeant en système le cocasse de situation.  Non qu'elle ne soit, au détour d'une réplique, empreinte de la gravité de son sujet, si crucial en 1917 : le sort « des enfants dans la famille », que résume la formule lancée au public dès le prologue par le directeur de théâtre : « Faites des enfants, vous qui n'en faisiez guère ! ».  Comment ?  Une recette insolite au pays de cocagne de Zanzibar : « si la femme n'en fait plus, tant pis.

Que l'homme en fasse » !  Il fallait oser cet inédit qui joue de l'inversion des genres : la femme, Thérèse, ravie de perdre ses attributs mammaires pour s'émanciper, se masculiniser en Tirésias, le Mari qui se féminise et décide dans sa folie procréatrice d'engendrer jusqu'à 49 049 rejetons.  Jarry et Rabelais ne sont pas loin.  L'action qui n'en est pas une, sorte d'anti-intrigue, se veut décousue, basée qu'elle est sur une suite de gags savamment empilés, qui laisse percer quelque fantaisie onirique lorsqu’est évoqué Paris, groupe des Six oblige.  Qui mieux que Francis Poulenc pouvait donner à cette fantaisie « sa » correspondance musicale ?  La musique est d'un mouvement irrésistible, émaillée de rythmes de valse, polka et autres pavanes, d'où surgissent soudain de grandes et belles phrases de lyrisme, si aptes à exhaler ce parfum d'humanité qui sourd du texte.  Tout le génie mélodique de Poulenc est là, son étonnante facilité aussi pour passer du coq à l'âne.  Rien n'y verse cependant dans l'ironie qu'Apollinaire considérait hors de propos.  En un mot, une quasi idéale adéquation entre un texte et une musique.

 

 

 

 

©Pierre Grosbois

 

 

Macha Makeïeff a eu l'idée d'inscrire la pièce dans un écrin Dada, en la faisant précéder d'un prélude musical, Le Bœuf sur le toit, de Milhaud - auquel Poulenc a dédié son opéra - et en lever de rideau, d'un fox-trot emprunté à Chostakovitch.  Ce procédé du collage, sa mise en scène en use aussi abondamment.  Dans l'univers protéiforme du cirque, c'est une avalanche de gags mâtinée de scènes de clownerie rigolarde ou triste, où se côtoient l'invraisemblable qui déchaîne le rire et le poétique qui crée l'admiration.  Les numéros se succèdent en rafales, du clin d'œil désopilant (la parade des nurses-mâles et de leur avantageuse progéniture promenée en landau, les divers intermèdes frénétiques, tenant de la revue, joués autour de la fosse d'orchestre) à l'effet volontairement grossi, où l’« hénaurme » est érigé en système : une machine industrielle à confectionner de joufflus biberons, un attirail de chimie permettant de créer un bébé... journaliste, etc.  Un festin de couleurs emplit l'atmosphère peuplée de projections allusives et de personnages tout droit sortis d'une boîte à malices, qui se font acrobates ou voltigeurs.  La cadence loufoque ne se ralentit pas au fil du spectacle.  Même si la direction d'orchestre eût mérité plus de délié raffiné, notamment dans le chaloupé façon samba du Bœuf sur le toit - le chef étant plus à blâmer que les musiciens de l'Opéra de Lyon.  Un vrai esprit de troupe s'enhardit au fil des tableaux et les choristes lyonnais ne sont pas les derniers à déchaîner l'hilarité.  La même ardeur distingue l'interprétation soliste dont se détachent la gracieuse Hélène Guilmette, tour à tour Thérèse et La Cartomancienne, le superbe Ivan Ludlov, Le Mari, beau gosse et voix d'airain, et l'admirable Werner Van Mechelen, à la fois Le Gendarme et Le Directeur de théâtre qui confère au prologue une rare intensité.