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Catégorie : Opéras

Fredericke Loewe & Alan Jay Lerner : My Fair Lady« Musical » en deux actes.  D'après la pièce Pygmalion de George Bernard Shaw et le film éponyme de Gabriel Pascal.  Orchestration de Robert Russell Bennett et Philip J.Lang.  Sarah Gabriel, Alex Jennings, Margaret Tyzack, Nicholas Le Prevost, Donald Maxwelll, Jenny Galloway, Ed Lyon.  Chœur du Châtelet, Orchestre Pasdeloup, dir. Kewin Farrell.  Mise en scène : Robert Carsen.La comédie musicale My Fair Laidy a été immortalisée par le film de George Cukor, grâce notamment à la prestation inoubliable de Audrey Hepburn.  C'est oublier qu'elle avait vu le jour à New York en 1956, avec Julie Andrews, pour y tenir le succès des années durant.  Elle s'en vient enfin à Paris, dans sa version originale et complète.  Le Châtelet n'a pas lésiné sur les moyens en invitant Robert Carsen à la revisiter, se souvenant sans doute du succès que celui-ci s'y était taillé dans Candide de Bernstein, il y a quelques saisons.  Le sujet est directement emprunté à la pièce de George Bernard Shaw Pygmalion.  Quoiqu'il ait une source plus lointaine : Ovide dans ses Métamorphoses conte la légende de Pygmalion et Galatée, ou comment voir l'idéal amoureux s'incarner en une femme de chair et d'os. 

Avec Shaw, le sujet vire à la diatribe : la « transformation » devient un pari entre savants consistant, pour un linguiste réputé, à faire d'une marchande de fleurs délurée des halles de Covent Garden une duchesse « pour de vrai » grâce aux seules vertus de la phonétique.  Mais alors que la comédie musicale reprend une large partie du texte de Shaw, ses auteurs en déplacent le centre de gravité du savant Higgins vers la jeune Eliza Doolittle, ce qui est plus qu'un simple changement de titre.  Car la jeune fille a de l'ambition et ne manque pas d'aplomb.  L'absence de romance amoureuse, un handicap a priori, est conjurée par une intrigue qui sait rebondir et passe au crible tous les tics d'une société inégalitaire.  Le finale, quelque peu ambigu, sorte de happy end pessimiste, laisse en suspens la question de savoir si les sentiments qui animent Eliza et son tortionnaire sont plus que de sympathie.

 

 

 

 

©Marie-Noëlle Robert/Théâtre du Châtelet

 

 

La production, fort séduisante, est sincère dans son propos.  Le metteur en scène canadien n'a pas cherché à moderniser à tout prix ce qui est d'abord une évocation de l'Angleterre puritaine du début du XXe siècle, une charge douce-amère de la bourgeoisie établie et de son snobisme, qui se manifeste à travers les tics de la langue.  Il ne cherche pas à éluder la convention.  Au contraire, il s'en sert pour afficher le ridicule des attributs forgeant les différences sociales. Surtout, il trouve le ton juste entre la légèreté de la comédie musicale et la satire contenue dans la pièce de théâtre dont elle est issue.  Dans une décoration de style victorien qui se métamorphose, en un clin d'œil, à l'aune de ce qui sépare deux mondes opposés, du marché aux fleurs gouailleur au cabinet de travail léché du professeur, de la scène de rue au grand bal compassé, l'intrigue progresse de manière fluide.  Elle garde toujours une manière élégante, ce que renforce la palette éblouissante des costumes aux tons pastels, d'une richesse à faire pâlir une production... du Châtelet d'antan !  Les tableaux d'ensemble sont réglés au millimètre.  De son joli minois qui n'empêche pas un abattage certain, Sarah Gabriel se place dans la lignée de ses illustres devancières, apportant à la cendrillon Eliza un charme irrésistible ; de quoi faire craquer un vieux célibataire endurci.  Celui-ci, Alex Jennings, possède cette morgue, au-delà du seul flegme, qui rend crédible l'incroyable misogynie du personnage.  Autour d'eux évolue une troupe formée à la faconde excentrique, dont se détachent deux « vrais » chanteurs d'opéra, le vétéran Donald Maxwell et le prometteur ténor Ed Lyon.  Et c'est, nul doute, une aubaine que d'avoir dans la fosse un orchestre symphonique, le Pasdeloup, pour défendre, sous la baguette vif-argent de Kevin Farrell, les couleurs de cette luxuriante et délicieuse musique.