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Catégorie : Opéras

La Staatskapelle de Berlin à Pleyel : une leçon d'orchestre

Tout juste après les Festtage berlinoises et, en particulier, leur impressionnante interprétation de Lulu, la Staatskapelle Berlin et leur chef, Daniel Barenboim, s'en viennent à Paris, l'espace de deux concerts unissant Mozart et Bruckner.  Un choix qui lui tient à cœur, car pour Daniel Barenboim cette rencontre n'est nullement fortuite.  Mozart, c'est une sorte d'évidence, chez celui qui est d'abord un pianiste, et est devenu chef pour mieux interpréter ses concertos pour piano.  Sans doute aussi pour qui est par ailleurs un éminent chef d'opéra.  On se souvient d'exécutions fulgurantes, à la tête de l'English

Chamber Orchestra, dans les années 1980, à Pleyel déjà.  Bruckner, il ne le découvrira que plus tard, sans doute impressionné par sa mystique et son geste immense.  Il le met de plus en plus souvent sur le métier ces dernières années.  Le second concert parisien proposait le Concerto K 482, et la Symphonie n°9 du maître de Saint-Florian.  Le 22e Concerto combine la majesté du discours et une énergie annonçant Les Noces de Figaro, dont la composition était alors en chantier. Selon les Massin (W. A. Mozart, Fayard), dans cette œuvre « se trouvent exprimés au plus haut degré trois des traits les plus fondamentaux de la personnalité d'un homme, son courage, son émotivité, son espoir ».  Avec un orchestre relativement fourni aux cordes, Barenboim aborde l'allegro initial de manière très contrastée, et tout de suite s'impose l'idée que l'homme de théâtre est derrière le pianiste leader.  L'andante est sombre, d'un tragique marqué, que les diverses interventions des bois, en forme de concertino, ne parviennent pas à dérider.  Le dialogue du piano et de la flûte solo essaie, presque en vain, d'éclaircir l'atmosphère. Le sentiment de douleur s'impose, ce que tant le piano que l'orchestre accentuent dans leur souple rigueur.  Le finale, au rythme pimpant, sera lui-même traversé d'un épisode mélancolique, encore apparent, plus tard, dans la cadence, due à Barenboim lui-même, avant que la joie ne l'emporte aux ultimes pages.  Barenboim insiste sur le raffinement extrême, un son épuré de l'orchestre, un pianisme puisé au plus intime de l'expression. Ce qu'un bel adagio, donné en bis, souligne encore.

 La Symphonie n°9 de Bruckner restera inachevée. Elle se conclut sur l'adagio.  Dédiée « À mon Dieu bien-aimé », cette ultime parole symphonique est un manifeste parfait du style de son auteur, grandiose, souvent déroutant pour nos oreilles cartésiennes, mais combien mû par une foi inébranlable.  Une lutte entre lumière et ténèbres aussi, unissant deux maîtres vénérés, Beethoven et Wagner.  Elle requiert un orchestre de proportions faramineuses, que Barenboim va façonner en expert, devant un public retenant son souffle, et sous l'œil de l'ami Boulez.  Il prend le « feierlich, misterioso » (solennel, mystérieux), qui ouvre ce monument, avec un soin particulier pour contraster plages lentes et séquences plus animées, les imbriquer dans un même souffle, à l'égal de ses grands prédécesseurs.  Le scherzo, séquence agitée, typique chez Bruckner, pris ici à une allure motorique, soulignant de terrifiantes dissonances, libère l'agressivité du martèlement des cordes, à la limite du démoniaque.  Le trio, plus fantomatique, est encore traversé d'une ample phrase grave. L'adagio est plus qu'une cathédrale sonore, terme dont on a abusé.  Il transporte en un autre monde.  Le solennel, accolé au très lent, est respecté à la lettre, plus peut-être qu'on ne l'imagine, ce qui en renforce la puissance : une élévation de l'âme qui, peu à peu, conduit à des climax proches du chaos, dans une  vision d'effroi.  La ferveur se meut, dans les dernières mesures, en une poignante méditation, voire un questionnement, irrésolu du fait de l'absence de finale.  L'introspection confine à une sorte de liturgie.  La plasticité de la Staatskapelle Berlin est exceptionnelle : une vraie pureté sonore. Même si, question acoustique, dans les fff, il manque le vaisseau de la Philharmonie, de Berlin bien sûr, de Paris bientôt, on l'espère.  Une formidable leçon d'orchestre, en tout cas, dont nos phalanges parisiennes auraient avantage à tirer parti.

 

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