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Catégorie : Opéras

Riccardo ZANDONAI : Francesca da Rimini.  Tragédie lyrique en quatre actes.  Livret de Tito Ricordi d'après la tragédie homonyme de Gabriele D'Annunzio.  Svetla Vassileva, Roberto Alagna, George Gagnidze, Wojtek Smilek, William Joyner, Louise Callinan, Grazia Lee, Manuela Bisceglie, Carol Garcia, Andrea Hill, Cornelia Onciou.  Violoncelle solo : Cyrille Lacrouts.  Orchestre & Chœurs de l'Opéra national de Paris, dir. Daniel Oren.  Mise en scène : Giancarlo del Monaco.Rarement représentée, la tragédie lyrique Francesca da Rimini fait son entrée à l'Opéra national de Paris.  Son auteur, Riccardo Zandonai (1883-1944), qui voit sa carrière éclore en plein mouvement vériste, a cherché à s'en émanciper, tout comme il se fraiera une voie personnelle à côté de Puccini.  Grand admirateur de Richard Strauss et de Debussy, ce fin lettré fréquentera aussi les poètes de son temps, Pierre Louÿs, Maurice Maeterlinck ou Gabriele D'Annunzio.  Il sera l’un des chantres de l'Art nouveau musical de l'Italie à l'aube du XXe siècle. 

L'opéra est une adaptation, moyennant de larges coupures, de la tragédie homonyme de D'Annunzio, écrite en 1901 pour une célèbre tragédienne de l'époque, la Duse, et elle-même inspirée d'un épisode de la Divine Comédie de Dante Alighieri.  Le compositeur le concevra à son tour à l'attention de celle qui devait devenir son épouse, Tarquinia Tarquini, une cantatrice aux vastes moyens puisqu'interprète aussi bien de Salomé que de Carmen, qui finalement renoncera peu avant la Première.  Influencé par le langage flamboyant mais aussi quelque peu emphatique du grand poète italien, Zandonai fait voisiner, en un curieux mélange, romantisme exacerbé et impressionnisme diaphane, déchaînements tragiques et lyrisme grandiose.  Le souffle dramatique est indéniable, même si la concision d'un Puccini n'est ici pas de saison.  D'audacieuses harmonies côtoient des pages d'un grand raffinement dans un sens peu commun du contraste (une musique de scène, par exemple, en surimpression de l'orchestre de fosse) et la splendeur sonore peut enfler jusqu'à la limite de la fièvre.

 

©Mirco Magliocca/Opéra national de Paris

 

La mise en scène de l'Opéra Bastille, signée Giancarlo del Monaco - et empruntée à l'Opernhaus de Zurich - affiche délibérément sa fidélité à Gabriele D'Annunzio dont l'image du masque mortuaire s'inscrit d'ailleurs sur le rideau de scène.  Elle tire son originalité d'une décoration décalquant le style ampoulé de la villa du poète au bord du lac de Garde, le « Vittoriale degli Italiani », laquelle tient du musée, voire du mausolée artistique.  Un univers visuel résolument naturaliste fait se succéder, entre autres, un parc luxuriant bardé de bosquets à la flore envahissante ou une chambre encombrée d'objets hétéroclites, statues, peintures, bibelots - le style Renaissance le disputant à l'Antique romain.  La dramaturgie reste dans l'orbite de la convention pour ce qui relève des scènes d'ensemble et du traitement des personnages.  L'épine dorsale de l'intrigue est un triangle amoureux : un impossible amour qui conduira au trépas deux amants surpris en flagrant délit, sous le coup fatal donné par le mari trompé et le frère de celui-ci, son factotum des basses besognes.  Une trame qui n'est pas sans rappeler le tragique destin de Tristan et Yseult, expressément évoqué dans le texte.  Une galerie de portraits en tout cas aux passions exacerbées, sur fond de querelles familiales et de guerres fratricides.  Zandonai a conçu sa tragédie pour des voix de fort gabarit et surtout des acteurs possédant une vraie aura théâtrale.  Ainsi le personnage-titre est-il très exigeant, requérant une tension soutenue.  Svetla Vassileva donne beaucoup et garde même une fraîcheur vocale étonnante au fil d'une longue soirée, lui permettant de soutenir avec brio les assauts finaux et le duo d'amour ultime.  Encore que la grande figure lyrique de Francesca eût mérité galbe vocal plus étoffé et présence plus assurée.  Roberto Alagna, en belle condition vocale, défend le rôle de Paolo Il Bello avec panache, mêlant habilement héroïsme et lyrisme exalté.  On lui sait gré d'avoir inscrit ce personnage à son répertoire, même si, là encore, un régisseur plus imaginatif aurait pu l'aider à façonner d'une dimension plus pénétrante le destin de l'amant malheureux.  Giovanni, le mari disgracieux et trompé, George Gagnidze en possède la morgue vocale, mais reste trop attaché au cliché du traître de comédie ; tout comme le Malatestino de William Joyner.  Le brelan de rôles féminins entourant Francesca est d'une belle tenue.  Le plus grand mérite revient cependant à l'Orchestre de l'Opéra qui sous la conduite fébrile de Daniel Oren, déploie des trésors de sonorités brillantes ou en demi-teintes.  Ils ne sont sans doute pas nombreux les chefs qui possèdent comme lui cet idiome particulier qui, souvent en quelques phrases, fait basculer le discours de l'extrême faconde sonore au raffinement d'une orchestration opalescente.