George Frideric Handel : Giulio CesareOpéra en trois actes.  Livret de Nicola Francesco Haym, d'après Giacomo Francesco Busani.  Lawrence Zazzo, Christophe Dumaux, Natalie Dessay, Varduhi Abrahamyan, Isabel Leonard, Nathan Berg, Dominique Visse, Aimery Lefèvre.  Chœurs de l'Opéra national de Paris.  Le Concert d'Astrée, dir. Emmanuelle Haïm.  Mise en scène : Laurent Pelly.Est-il plus suprême chef-d'œuvre dans l'immense production de Haendel que son opéra Giulio Cesare ?  Il y fait montre d'une fécondité prodigieuse aussi bien par le nombre des personnages façonnant l'action que par la diversité des morceaux musicaux qui leur sont dédiés.  Pour être souvent épique et comporter son lot de rebondissements, l'action n'en reste pas moins basée sur la peinture de caractères et de leurs affects, l'angoisse, le désespoir, la déploration tragique, la passion amoureuse.  De l'épopée égyptienne de César, Laurent Pelly, pour cette nouvelle production au Palais Garnier, joue le second degré, pour le moins.  Dans l'espace à la fois vaste et confiné de ce qui tient de la réserve du Musée du Caire, encombrée de vestiges, statuaire et autres colosses nubiens, l'action est conçue comme une pièce qu'improvisent des personnages sortis d'on ne sait où, sous l'œil indifférent d'une escouade de manutentionnaires affairés à classer, répertorier, déplacer tels objets ou charrier d'imposantes caisses.  Parfois se joindront-ils à l'action,

comme piqués par la curiosité de ce qu'on prenne pour théâtre leur lieu de travail.  L'agitation en arrière-plan est de rigueur durant le da capo des arias.  Reste que cette démarche d'animation a quelque chose de factice. Il est dommage aussi qu'on n'ait pas cherché à mieux différencier cet entourage strict qui appartient aux figures des Romains et l'univers plus libéré et fastueux qui est celui des Égyptiens. Certes, des images originales, telle Cléopâtre délivrant sa première aria juchée sur le gisant d'un grandiose colosse du Nil, ne manque pas d'impact.  On sait que Pelly se plaît malicieusement à montrer ce que les situations ont de dérisoire et se fait un malin plaisir à démythifier ce qui, à l'opéra, participe du convenu. On le sent pourtant moins inspiré cette fois ou désarmé devant la dimension quasi shakespearienne de la pièce, et prisonnier d'une décoration qui n'a vite plus grand chose à démontrer.  Même la direction d'acteurs laisse perplexe : la gestuelle est souvent banale. Ainsi du personnage de Cornelia dont la discrétion peut confiner à la froideur, et plus encore de celui de Sesto, bien peu habité de l'ardeur et du feu de la vengeance ; leur bouleversant duo au final de Ier acte laisse sur une impression de drame trop contenu.  Les personnages égyptiens sont mieux traités, l'irrésistible Cléopâtre surtout.  La personnalité de l'interprète, Natalie Dessay, rompue au style libéré du metteur en scène, est là déterminante.  Et l'on sent bien que c'est autour d'elle qu'il a organisé sa dramaturgie.

 

 

 

 

©Agathe Poupeney/Opéra national de Paris

 

 

 

Le volet musical réserve plus de bonheur, eu égard aux prestations vocales en particulier.  Bien sûr, les regards se tournent au premier chef vers Cléopâtre.  Pour son retour à la scène baroque, dans une forme vocale éblouissante, Natalie Dessay montre combien ce style est loin de lui être étranger : la beauté du chant rejoint une prestation scénique irrésistible de naturel persifleur ou de tragique assumé.  Sa frêle apparence ajoute à la résolution d'un personnage qui se met en scène, ne semble céder devant aucun obstacle, ne doutant pas un instant de son charme, tour à tour frivole, coquette, sensuelle, stratège, vraiment désespérée, reprenant le dessus pour retrouver ce goût du pouvoir qui n'a jamais cessé de l'habiter.  Le prestige de ses collègues n'est pas moindre.  Le César du contre-ténor Lawrence Zazzo, après un début mesuré, fait montre d'une belle faconde vocale, comme dans l'air « Ah brises, de grâce, emplissez ma poitrine », développant un sublime chant lié.  On saisit, ne serait-ce que pour une question de vraisemblance, combien il est plus satisfaisant de confier le rôle à un contre-ténor plutôt qu'à un contralto féminin.  La Cornelia de Varduhi Abrahamyan, n'était le peu de noblesse tragique qui lui est autorisé, offre une fervente déclamation lyrique.  Isabel Leonard, Sesto, déploie elle aussi un timbre de mezzo chaud et bien conduit.  Dans le camp des Égyptiens, Christophe Dumaux, Ptolémée, pur exemple de la vitalité de l'école des contre-ténors français, campe un adolescent irascible et sûr de lui.  Le vétéran Dominique Visse, Nireno, truffe son jeu d'une verve savoureuse, même si canalisée par Pelly.  La direction d’Emmanuelle Haïm, inscrite dans le beau galbe sonore de son concert d'Astrée, se veut chambriste.  Elle ne cherche pas l'éclat, et certains tempos paraissent à la limite lymphatiques (premier air de Sesto), voire un brin pondéreux (aria de César au Ier acte avec cors obligés).  Mais la pâte sonore ne manque pas d'atours, surtout lorsqu'il s'agit de peindre les diverses facettes du personnage de Cléopâtre.  La complicité avec l'interprète est alors perceptible.

 

 

 

©Agathe Poupeney/Opéra national de Paris