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Catégorie : Opéras

Richard Wagner : Tannhäuser und der Sängerkrieg auf WartburgAction musicale en trois actes. Livret du compositeur.  Peter Seiffert, Nina Stemme, Vesselina Kasarova, Michael Volle, Alfred Muff, Christoph Strehl, Valeriy Murga, Patrick Vogel, Andreas Hörl, Camille Butcher.  Chor und Orchester der Oper Zürich, dir. Ingo Metzmacher.  Mise en scène : Harry Kupfer.La nouvelle production de Tannhäuser est une autre affaire.  Dans cette « action musicale » tirée de la littérature du haut Moyen Âge, Richard Wagner traite de l'homme partagé entre des aspirations contradictoires.  L'interprétation contemporaine y voit, à juste titre, le thème du drame de l'artiste confronté, dans son ego profond et ses aspirations vers la modernité, à une société ancrée dans le conformiste de la tradition et la volonté de ne rien changer aux normes établies.  Aussi, pour exister, le chevalier Tannhäuser provoque-t-il. Sa protestation a, en soi, presque quelque chose d'anarchiste. S'il échoue finalement, c'est plus par incapacité à se faire comprendre que par faiblesse.  Dans cette œuvre Wagner rompt avec les canons de l'opéra romantique pour élever le propos à la hauteur d'une pensée philosophique dont Liszt saluera d'emblée la profondeur.  Il offre aussi un premier exemple de ce procédé du leitmotiv qui fera florès dans ses drames ultérieurs.  Écrite en 1845, elle sera retouchée pour la reprise parisienne de 1861. 

La version de l'actuelle production zurichoise opte pour un mélange des deux manières, celle dite de Paris pour le Ier acte, comportant en particulier un élargissement de la scène entre Vénus et Tannhäuser, et celle dite de Dresde pour les deux autres ; ce qui n'est pas sans comporter une légère rupture dans la mesure où, seize ans après la création de l'opéra, le style du compositeur a largement évolué.

 

 

 

 

©Suzanne Schwiertz/Opernhaus Zürich

 

 

La mise en scène de Harry Kupfer actualise le parcours d'un héros tiraillé entre deux mondes antagoniques.  Il sera ballotté entre un Venusberg qui tient du bordel de luxe aux couleurs rougeoyantes, où se retrouve parmi les bacchantes et autres ménades la crème d'une société dépravée, hauts dignitaires militaires et ecclésiastiques, puis une salle d'hôpital où il échoue après avoir fui les attraits de la déesse de l'amour, enfin le green d'un golf où aiment à se divertir le Landgrave Hermann et ses amis.  S'il rejoint, au deuxième acte, la vaste salle impersonnelle de la Wartburg, pour une joute chantée autour d'un piano à queue, son retour de Rome le transporte, au dernier acte, dans un vaste et froid hall de gare, tout comme ses coreligionnaires revenus du pèlerinage au lieu saint.  Sur ces visions paroxystiques dans leur modernité, Kupfer laisse place au théâtre.  Son héros emporte quelque chose de négatif dans ses diverses tentatives pour exister, en butte au rejet d'une société réactionnaire, religieuse en particulier.  La figure d'Élisabeth est au centre de la magistrale composition du deuxième acte : une femme jeune que sa pureté oppose à l'envoûtante Vénus, certes, mais qui trouve les accents vrais pour sauver l'être chéri de la réprobation, animée de pitié et profondément aimante, plus que vierge intouchable au sens de l'imagerie moyenâgeuse.  Élisabeth vit un déchirement qui, après une sublime prière d'agonie, deviendra renoncement.  Au final, Tannhäuser est comme canonisé, tandis que quelque cataclysme dispersant l'assistance semble lui donner raison quant à l'avènement d'un ordre nouveau : une fin faisant fi du triomphe de l'ordre rétabli.  À cette vision chargée de sens, dérangeante parfois, répond une interprétation musicale qui prend le temps de scruter tous les méandres de la partition.  La direction de Ingo Metzmacher favorise en effet des tempos mesurés, voire très lents.  L'orchestre de l'Opernhaus résonne de couleurs resplendissantes ; tout comme est valeureuse la prestation des chœurs.  La distribution convoque un panel de grandes voix.  Nina Stemme, qui s'affirme comme la grande soprano wagnérienne du moment, est une immense Elisabeth : timbre lumineux enrichi d'un legato parfait, composition ultra-sensible.  Michael Volle propose un émouvant Wolfram, modelant son chant avec goût (n'était le tempo étiré affectant la Romance à l'étoile).  Pour sa prise de rôle, Vesselina Kasarova triomphe de la partie redoutablement tendue de Vénus et séduit par une composition tout en nuances.  Le Tannhäuser de Peter Seiffert tonne à la façon d'un heldentenor là où il faudrait une flexibilité toute italienne ; mais la vision ne manque pas de panache et la réserve vocale lui permet d'assurer de tout son impact le poignant récit de Rome.