Gioacchino Rossini : Le Comte Ory.  Opéra en deux actes.  Livret d’Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson, d'après leur vaudeville (1816) et la romance « Le Comte Ory et les nonnes de Formoutiers » tirée de la collection « Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature » (1785) de Pierre-Antoine de La PlaceCecilia Bartoli, Javier Camarena, Carlos Chausson, Rebeca Olvera, Liliana Nikiteanu, Oliver Widmer, Teresa Sedimair.  Orchestra La Scintilla der Oper Zürich, dir. Muhai Tang.  Mise en scène : Moshe Leiser & Patrice Caurier.Rarement joué aujourd'hui, contrairement au succès retentissant qui le garda à l'affiche longtemps après sa création en 1828, Le Comte Ory occupe une place particulière dans la production de Rossini : cet avant-dernier opéra est écrit en français ; appartenant au genre comique, il fait figure de troisième voie entre l'opéra bouffe italien, dont il n'a pas les récitatifs secco, et l'opéra-comique à la française, eu égard à l'absence des dialogues parlés ; enfin, l'auteur y a « recyclé » une large partie des numéros musicaux de son précédent ouvrage, Le Voyage à Reims.  Ainsi y retrouve-t-on, pour tenir lieu de finale du premier acte, une forme abrégée en nombre de voix solistes du gran pezzo concertato de cette dernière œuvre ; de même que l'air en forme de catalogue de la basse Don Profundo est repris dans celui narrant les exploits de Rambaud, le fidèle écuyer du comte. L'intrigue propose en fait deux fois le même scénario : afin de séduire la belle comtesse Adèle, le jeune comte Ory usera de la ruse du déguisement, successivement en ermite puis en nonne.  Malgré une trame dramatique relativement réduite, Rossini dispense une musique toute en finesse et forge les situations comiques à l'aune d'un humour raffiné.

 

©Suzanne Schwiertz/Opernhaus Zürich

 

Le comique appuyé que favorise la production zurichoise en est bien loin.  Le tandem Patrice Caurier et Moshe Leiser, qu'on a vu ailleurs manier avec brio une subtile vis comica - on pense à leurs productions de L'Italienne à Alger ou du Barbier de Séville au Royal Opera de Londres -, verse ici dans le plus débridé esprit gaulois, empilant les gags parfois à la limite du mauvais goût.  Le comte Ory, joyeux drille certes, libertin sûrement, est un obsédé sexuel dont les mimiques confinent souvent à la pantomime grotesque.  Ainsi au Ier acte, le prétendu ermite apparaît-il sous les traits d'un faux aveugle, mi-curé mi-gourou, attirant ses jeunes proies dans une caravane de luxure.  La cavatine de la comtesse y sera gâchée par une extravagante pitrerie dont le résultat est de déclencher une bruyante hilarité au détriment du perlé des vocalises de madame Bartoli.  L'histoire, explique-t-on, a été mise au goût de l'époque « soixante huitarde » de libération des mœurs.  Elle devient en fait une parodie « franchouillarde » ; ce que souligne la décoration de Christian Fenouillat qui, abandonnant sa manière suggestive habituelle, donne libre cours à un naturalisme de premier degré où rien ne manque ni du détail répétitif (une théorie de drapeaux tricolores brandis par les choristes), ni du recours aux véhicules - décidément fort prisé à l'Opernhaus : outre la caravane XXL, une jeep, puis la deux CV au volant de laquelle la comtesse fait son entrée en scène.  Est-ce volonté de satisfaire au goût local, car l'auditoire s'amuse beaucoup ?  Les choses fonctionnent mieux au IIe acte qui calque plus les jeux de scène sur le rythme musical.  Mais, là encore, le délicat trio « À la faveur de cette nuit obscure », l’une des pages les mieux venues de la partition, sera vite noyé sous la déferlante de rires que déchaîne une scène de séduction-quiproquo virant à la pantalonnade.  Ne maîtrise pas qui veut l'art de transformer en or des situations invraisemblables basées sur le changement d'identité.  De la direction musicale du Chinois Muhai Tang, peu habitué de la scène lyrique, on dira qu'elle est correcte à défaut d'être inspirée.  Mais la sonorité de l'Orchestre La Scintilla, jouant sur instruments d'époque, ne manque pas de saveur ni d'intéressantes couleurs dont s'accommode la riche instrumentation rossinienne.  Trois voix se détachent du lot : le vétéran Carlos Chausson, qui se tire d'affaire avec un sûr métier et offre la vocalité d'une vraie basse bouffe ; Javier Camarena, à l'aise dans une partie délicate de tenor di grazia parsemée de contre-ut aussi périlleux que savoureux dans leur caractère inattendu ; Cecilia Bartoli surtout, qui par sa formidable présence donne quelque poids à l'affaire, même si le rôle de la comtesse Adèle, malgré ses prestiges, offre peu matière à démonstration vocale.