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Catégorie : Opéras

Giuseppe VERDI : Luisa Miller.  Opéra en trois actes.  Livret de Salvatore Cammarano d'après le drame Kabale und Liebe de Friedrich Schiller.  Krassamira Stoyanova, Marcelo Alvarez, Franck Ferrari, Orlin Anastassov, Arutjun Kotchinian, Maria José Montiel, Elisa Cenni.  Orchestre & chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Daniel Oren.  Mise en scène : Gilbert Deflo.Luisa Miller (1849) marque un tournant dans la carrière de Verdi, la fin de ses « années de galère » dira-t-il.  Le sujet est emprunté à Schiller ; pour la troisième fois, après Giovanna d'Arco (d'après La Pucelle d'Orléans) et I Masnadieri (Les Brigands), et avant Don Carlo.  Mais le librettiste Cammarano a quelque peu édulcoré ce qui dans le drame Kabale und Liebe (Intrigue et Amour) ressortit au contexte politique pour le centrer sur un drame bourgeois, réduisant l'action à trois actes en un triptyque « Amour, Intrigue, Poison » et la transposant d'une cour princière allemande à un village tyrolien.  Cette simplification n'était pas pour déplaire au compositeur.  De fait, cet opéra fait figure de transition vers un style plus dépouillé et une veine intimiste, celle du drame individuel par comparaison à l'épopée grandiose de ses précédentes pièces ; ce qui est particulièrement sensible au IIIe acte de l'opéra.

  Autre caractéristique, le climat pastoral qui se manifeste dès l'Ouverture, tour de force consistant en une succession de variations sur un thème unique, magnifiée par la mélopée de la clarinette dont on retrouve la sonorité mélancolique tout au long de l'œuvre.  Cette histoire d'amours contrariés de façon bien mélodramatique par un sombre personnage, Wurm (monstre) le bien nommé, est surtout prétexte à illustrer ce qui fera florès dans bien des pièces de Verdi : le rôle du père.  Des pères en l'occurrence qui, par leur comportement égoïste et intransigeant, précipitent leurs enfants au trépas : Luisa et Rodolfo seront conduits au suicide, préférant la mort plutôt que de subir le joug des lois paternelles.  Le triomphe des valeurs patriarcales est ainsi préservé.

 

 

 

 

©ONP/Andrea Messana

 

 

La production de l'Opéra Bastille se signale par son adresse picturale et son unité stylistique : une succession de vignettes agrestes inspirées de quelque peinture miniaturiste allemande qu'enjolive la fraîcheur des costumes.  La mise en scène fait la part belle à une suite d'arrêts sur image qu'on ne saurait a priori blâmer, motif pris de leur tournure naturaliste.  La dramaturgie s'avère plus discrète : peu hasardeuse quant à la conduite des protagonistes, voire simpliste pour ce qui est de la masse chorale, la plupart du temps placidement disposée en éventail.  Il est vrai qu'on a critiqué l'œuvre pour ses scènes chorales jugées embarrassantes.  Du moins cet écrin ne fait-il pas d'ombre à l'exécution musicale.  Et il y a là embarras de richesses.  Du rôle de Luisa, qui évolue entre bel canto donizettien et déclamation lyrique plus assurée, annonciatrice des grandes héroïnes à venir, Krassimira Stoyanova a assurément l'envergure.  Et son personnage juvénile évoque cette figure « ingénue et extrêmement dramatique » souhaitée par le compositeur.  Marcelo Alvarez, Rodolfo, donne une leçon de style, et pas seulement lors du grand air « Quando le sere al placido », superbe romance marquée « andante appassionatissimo », mais tout au long d'une partie de ténor fort habilement écrite.  On sait le soin avec lequel Verdi assortit la couleur vocale de ses personnages : avec les pères, c'est dans le registre grave que sont distribuées les voix.  Le comte de Walter déploie une basse profonde et le Bulgare Orlin Anastassov a, en l'espèce, de la réserve de puissance.  C'est peut-être ce qui manque au Miller de Franck Ferrari.  Là où le compositeur forge déjà ce qui sera le fameux emploi de « baryton Verdi », celui-ci peine à s'imposer.  Non que le style soit en cause ou la noblesse de la composition.  Seule est questionnée la projection de la voix.  Encore une fois la palme revient à l'orchestre.  C'est un vrai son verdien que, sous la conduite souplement énergique de Daniel Oren, révèlent les musiciens de l'Orchestre de l'Opéra de Paris.  La tension ne souffre pas de répit, qui naît aussi bien de la verve mélodique que d'une rythmique contrastée.  Elle se nourrit encore de l'extrême attention portée au raffinement de l'instrumentation comme aux transitions qui donnent au discours musical cette respiration dans laquelle Verdi est passé maître.