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Catégorie : Opéras

Leoš JANÁČEK : Kátia Kabanová.  Opéra en trois actes. Livret de Vincence Červinka d'après L'Orage d'Alexandre Nikolaïevitch Ostrovki.  Angela Denoke, Vincent Le Texier, Jane Henschel, Donald Kaasch, Jorma Silvati, Ales Briscein, Andrea Hill, Michal Partyka.  Orchestre et chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Tomas Netopil.  Mise en scène : Christoph Marthaler.Ainsi en va-t-il des grandes mises en scène : leur reprise - quand bien même montée hors la présence de leur concepteur - confirme leurs vertus.  Créée au festival de Salzbourg en 1998, déjà redonnée à Paris, la vision que forge Christoph Marthaler de Kátia Kabanová frappe par sa totale cohérence : une sorte de huis-clos qui réinvente ce que ce drame de la fascination pour la souffrance a d'implacable.  Rarement interprétation a-t-elle autant percé à vif le sens de ce qui est une critique acerbe des tabous d'une société étriquée et marque l'opposition de deux univers opposés :

celui de la lumière, incarné par Kátia, de l'aspiration au bonheur, à un immense désir sensuel, quête de l'émancipation de la femme contre le poids des interdits ; celui de l'opacité d'un environnement qui l'opprime et l'acculera au suicide après l'aveu public de la faute.  Marthaler met à nu les sentiments enfouis et cet engrenage qui emprisonne Kátia dans un système dont elle ne sait autrement se dégager, devenant la « victime sacrificielle d'une société toute entière » (Isabelle Moindrot).  L'atmosphère claustrophobe qui règne dans l'étroite cour d'une HLM délabrée de quelque pays de l'Est, n'est autre que le miroir d'une société confinée dans la rigidité de ses principes.  Une société qui cultive aussi le voyeurisme (les voisins épiant derrière leurs rideaux ou carrément à la fenêtre) ou l'hypocrisie chez certains : les « vieux » se permettent d'étranges parenthèses, façon démon de midi, reléguant pour un temps aux oubliettes la morale qu'ils prêchent aux autres.  L'unité décorative renforce la prégnance du drame.  La relative lenteur de la régie aussi, qui peaufine une direction d'acteurs d'une étonnante vérité, restituant le temps parlé, cette expression théâtrale si chère à Janáček.

 

 

 

 

©ONP/Christian Leiber

 

 

La prestation du jeune chef Tomas Netopil, actuel directeur musical du Théâtre national de Prague, distingue cette reprise : les modulations inattendues qui semblent comme désagréger le discours par endroit ont un relief saisissant, comme le contraste entre instabilité rythmique, ce temps concentré de l'espace des mots, et accès de tendresse.  Sa vision porte l'emphase sur ce dernier aspect, libérant le lyrisme intense d'une pièce que Janáček voyait comme l'opéra de l'amour - celui conçu pour Kamila Slösslova.  La plasticité de l’Orchestre de l'Opéra s'y révèle fastueuse, la petite harmonie tout particulièrement . C'est peu dire que Angela Denoke s'identifie à l'héroïne, cette « âme si tendre, si douce » dont l'auteur dit encore qu’« à peine pense-t-on à elle qu'elle disparaît ».  Figure emblématique de cette production, l'interprète domine le plateau : voix inextinguible pétrie de mille nuances, portant le personnage à bras le corps, de la timidité gauche des premières répliques à l'incandescence de la confession publique.  Belle composition aussi de Andrea Hill, Varvara mature et libérée.  Si la Kabanicha de Jane Henschel est plus histrion qu'autoritaire, le régisseur jouant d'un physique fort avantageux, il reste que le personnage de bourgeoise endimanchée demeure intéressant, n'était une projection vocale moins affirmée que naguère.  Des trois ténors, Ales Briscein, Kudriach, s'impose aisément alors que la mise en scène accentue la place de ce personnage d'instituteur qui plus que tout autre, incarne les idées nouvelles et brave les interdits.