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Catégorie : Opéras

 

Jules MASSENET : Cendrillon.  Conte de fées en quatre actes.  Livret d'Henri Cain d'après le conte de Charles Perrault.  Judith Gauthier, Michèle Losier, Ewa Podlés, Laurent Alvaro, Eglise Gutièrrez, Aurélia Legay, Salomé Haller, Laurent Herbaut.  Orchestre et chœur des Musiciens du Louvre-Grenoble, dir. Marc Minkowski.  Mise en scène : Benjamin Lazar.L’événement n'est pas mince qui permet de redécouvrir une partition méconnue de Massenet dans le théâtre même où elle fut créée.  Parmi la nombreuse production de l'auteur de Manon, Cendrillon (1899) occupe une place unique.  Par son sujet d'abord : Ce « conte de fées » est directement inspiré de Perrault.  À la différence de bien d'autres adaptations qui penchent vers la comédie de sentiments - comme La Cenerentola de Rossini - la veine est ici d'abord féerique : cette atmosphère qui nous fait nous souvenir de la naïveté de l'enfance où l'étrange côtoie le cruel.  Mais ce qui est poésie du rêve éveillé se double d'une verve joyeuse s'emparant de quelques personnages aux traits volontairement grossis pour ne pouvoir être pris au sérieux. Habile peintre de l'âme féminine, Massenet trace de son héroïne un portrait tout en demi-teinte où la tendre innocence côtoie la stupeur de la métamorphose, l'effroi et le découragement avant que le rêve ne se transforme en réalité.  La composition musicale est tout autant singulière.

  D'une richesse continue, la mélodie y règne sans partage et épouse comme rarement le débit du langage parlé et la finesse de la langue.  « Un festival d'émotions et de sensations renouvelées à chaque scène » selon le chef Minkowski qui souligne le contraste imprévu qu'autorise une mosaïque de styles : pastiche baroque, brume impressionniste, souffle wagnérien même.  On est frappé par l'imagination de certains traits : ainsi de l'entrée de Cendrillon au bal qui voit l'orchestre se taire pour laisser l'assistance a cappella s'extasier sur « l'adorable beauté » de la nouvelle venue, de ces musiques de scène aussi qui introduisent de saisissants effets de lointain d'une poésie diaphane.  Cette singularité s'étend à la palette vocale : Cendrillon, comme bientôt la Mélisande de Debussy, aura un timbre dit de Dugazon, quelque part entre soprano et mezzo.  Mais surtout, se souvenant du Chérubin de Mozart - et anticipant cet autre jeune fougueux qu'est l’Octavian de Richard Strauss - c'est aussi à une voix féminine que Massenet destine son Prince Charmant, un soprano corsé pour un adolescent androgyne.  La réunion en duo de ces voix si proches libère une puissance fusionnelle autant qu'une poignante émotion.

 

 

 

 

©Elisabeth Carecchio

 

 

L’Opéra Comique tient l'une des meilleures de ses réalisations récentes.  La mise en scène de Benjamin Lazar joue avec adresse du registre du merveilleux par d'ingénieuses trouvailles (le Chêne des fées vers lequel convergent Cendrillon et le Prince, visualisé par un svelte branchage paré de mille lucioles).  De l'humour aussi (une caractérisation plus vraie que nature de la marâtre).  Du mélange des époques encore : fière idée que d'habiller Grand Siècle les membres de la Cour, perruques généreuses, habits empanachés et haut-de-chausses pour les messieurs, amples robes bigarrées et couvre-chefs emplumés chez les dames.  Du clin d'œil aussi, à l'avènement de l'électricité Salle Favart peu avant la création de l'opéra : Cendrillon enfilera un habit de lumière pour se rendre au bal, telle la fée électricité.  L'hyperbole dans la gestuelle souligne ce que le conte peut avoir de caricatural (les mimiques exagérées de la marâtre, la mine défaite d'un Prince atrabilaire qu'aucune facétie ne parvient à dérider).  Rien n'est plus vrai aussi que le basculement qui s'opère chez Lucette/Cendrillon de l'adolescence à l'état de femme, ballottée qu'elle est entre songe et réalité, façonnée par l'hypnose d'une Fée déterminée et la suggestion d'un Doyen de la Faculté sorti tout droit de chez le Docteur Charcot.  Judith Gauthier en offre une sensible composition.  Tout comme Michèle Losier en Prince Charmant.  Ewa Podlés, Madame de la Haltière - pur métal de contralto - est autant extravertie que Laurent Alvaro, Pandolfe - beau timbre de basse claire - est la tendresse faite homme.  La plus belle réussite revient à l'orchestre.  L'empathie de Marc Minkowski est évidente avec cette musique dont il révèle à chaque instant l'ingéniosité.  Il obtient de sa prestigieuse phalange des Musiciens du Louvre des sonorités proprement miraculeuses : la gracilité des moments élégiaques n'a d'égale que l'impact des grands climax.  Bravo !