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Catégorie : Opéras

Carl Maria von WEBER : Le Freischütz.  Opéra romantique en trois actes.  Livret de Friedrich Kind.  Présenté dans la version française, avec la traduction d'Émilien Pacini & Hector Berlioz et les récitatifs d'Hector Berlioz.  Sophie Karthäuser, Andrew Kennedy, Virginie Pochon, Gidon Saks, Matthew Brook, Samuel Evans, Robert Davies, Luc Bertin-Hugault, Christian Pélissier.  The Monteverdi Choir.  Orchestre révolutionnaire et romantique, dir. John Eliot Gardiner.  Mise en scène : Dan Jemmett.L'idée de présenter la version française du Freischütz de Weber revient au chef John Eliot Gardiner qui souligne combien ce chef-d'œuvre du romantisme allemand doit au genre de l'opéra-comique car il est le « fruit de l'idéal des goûts réunis formulé au siècle des Lumières ».  Précisément, l'adaptation conçue par Berlioz qui substitue aux dialogues parlés du singspiel des récitatifs chantés, apporte à la pièce une unité de ton apte à lui restituer une fraîcheur d'inspiration insoupçonnée et à mettre en exergue son style mélodique inimitable.  D'autant que la traduction française est loin de sombrer dans le banal et se coule aisément dans la prosodie de la langue.  Le texte exhale, en maints endroits, une délicate atmosphère poétique, comme en témoigne le grand air d'Agathe. 

Le seul passage parlé non adapté par l'auteur de la Symphonie fantastique, au début du IIIe acte, est ici transposé sous forme d'entracte sur une musique empruntée au Concertino pour clarinette de Weber.  Artisan de cette résurrection réussie, Gardiner apporte à l'orchestre de Weber un relief saisissant et en souligne les traits originaux : flûtes grinçantes, jeu des contrebasses, mélopées de la clarinette, en particulier dans le registre grave – Francis Poulenc n'a-t-il pas dit : « le grave de la clarinette, c'est Weber qui le premier s'en servit sans trembler ».  Il en révèle encore la radicalité de l'orchestration.  Ainsi de la scène de la Gorge-aux-Loups et ses effets de fantastique teinté de maléfique, que la présence de chœurs dans les hauteurs de la salle même rend encore plus effrayant.  Les couleurs des instruments d'époque de l'Orchestre révolutionnaire et romantique sont pour beaucoup dans la caractérisation de l'atmosphère tour à tour envoûtante ou tendrement poétique.

 

 

 

 

©Elisabeth Carecchio

 

 

 

Le choix des voix a été méticuleusement soupesé pour restituer l'exacte veine quasi mozartienne de l'opéra.  Ainsi du jeune Max, confié non à un heldentenor, mais à une voix qui possède la clarté d'émission et la ductilité du ténor italien di grazia : Andrew Kennedy est à cet égard un modèle d'élégance.  Sophie Karthäuser, Agathe, offre cette vulnérabilité qui rend le rôle si attachant et une ligne de chant immaculée ; une des sopranos lyriques les plus complètes du moment.  Ces deux-là ont à voir avec Tamino et Pamina, non seulement dans la couleur vocale mais aussi quant au cheminement vers la perfection à travers les épreuves.  Virginie Pochon, Annette, fait montre autant d'esprit que de faconde vocale ; de loin une de ses meilleures prestations.  D'un brelan de basses complétant une distribution sans faille se détache Gidon Saks : son portrait de Gaspard allie noirceur du dessein et profondeur virtuose du chant.  Comme naguère pour la production de L'Étoile en ce même lieu, la prestation du Monteverdi Choir subjugue : outre une aisance peu commune dans le maniement de l'idiome gallique, ces choristes d'exception se révèlent aussi bons comédiens et même danseurs lors du divertissement - sur la musique de l'Invitation à la valse - inséré par Gardiner au IIIe acte après le Chœur des chasseurs.  Les solistes s'y joignent d'ailleurs pour un moment d'irrésistible entrain.

 

 

 

 

©Elisabeth Carecchio

 

 

La régie se souvient de la naïveté paysanne inhérente à cette histoire.  La décoration fait choix d'un lieu de transition aux confins de l'univers forestier et de la tradition populaire des contes germaniques.  D'où l'idée de l'emprunter au monde forain qui, outre ses couleurs, apporte une touche agréablement naïve avec son stand de tir à balles réelles, sa roulotte qu'habitent les deux filles.  Ce côté naturaliste ne dépare pas.  La mise en scène se veut lisible.  Sans prétention, elle a la vertu d'être juste dans l'expression des sentiments.  Le tableau de la Gorge-aux-Loups, loin des débordements de certaines productions à grand spectacle, offre le juste faire-valoir à une scène musicale fantasmagorique sans équivalent.  Car l'essentiel n'est-il pas ici dans ce qu'évoque un orchestre suprêmement descriptif : un formidable paysage sonore, digne de Berlioz, utilisant le registre sombre des cordes et des vents pour décrire la terreur d'une machination satanique, le déchaînement des éléments naturels, l'effroi du jeune chasseur Max.