Bruno MANTOVANI : Akhmatova.  Opéra en trois actes.  Livret de Christophe Ghristi.  Janina Baechle, Attila Kiss-B, Lionel Peintre, Vardhui Abrahamyan, Valérie Condoluci, Christophe Dumaux, Marie-Adeline Henry.  Orchestre & Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Pascal Rophé.  Mise en scène : Nicolas Joel.Le prolixe directeur du Conservatoire de musique de Paris, Bruno Mantovani, a choisi pour sujet de son nouvel opéra la vie de la poétesse russe Anna Akhmatova (1889-1966).  Le librettiste Christophe Ghristi, actuel dramaturge à l'Opéra de Paris, s'est attaché à traiter la période la plus sombre de celle-ci, à partir de la Révolution de 1917, qui la verra mise à l'index par le régime soviétique, puis radiée de l'Union des écrivains, avant qu'elle ne soit réhabilitée après la mort de Staline.  Le récit est très linéaire, voire elliptique car comme le remarque Ghristi, la vie d'Akhmatova « est faite de silence et de retrait ».  Aussi le personnage demeure-t-il énigmatique.  La seule dramaturgie réside dans les échanges avec quelques personnages de son entourage, en particulier avec son fils Lev.  Celui-ci, par

deux fois emprisonné par le régime, puis libéré, finira par rejeter cette mère chez qui il n'a pas senti le désir de le sauver ; ce qui donne lieu à une scène de rupture d'un indéniable impact au IIIe acte.  Outre les duos entre mère et fils et quelques scènes de foule, les tableaux se succèdent sans rebondissement significatif apte à maintenir l'attention.  Les scènes s'enchaînent les unes aux autres grâce à des interludes symphoniques.  Là où l'on pouvait s'attendre à un traitement chambriste sur le ton de la conversation, Bruno Mantovani favorise un grand orchestre plus souvent lâché en force que retenu, de couleur plutôt sombre qui, selon lui, a « quelque chose de la gravité russe ».  Voire.  En tout cas le discours n'évite pas l'effet répétitif, procédant par impulsions souvent violentes avec aplats de cuivres et de percussions.  Le problème est qu'une telle luxuriance a pour conséquence de couvrir les voix, la plupart du temps.  D'autant que l'écriture vocale est curieusement dépourvue de lyrisme, pourtant revendiqué par les auteurs : la ligne de chant escamote les syllabes muettes ce qui ne met pas en valeur le phrasé musical qui, par moments, se poursuit en une brève séquence parlée.  Curieusement, l'opéra s'achève par un long intermède orchestral décrivant la solitude oppressante d’Anna qui, seule en scène, donne l'impression de ne plus pouvoir réagir ni même ouvrir la bouche, sauf pour livrer quatre ultimes phrases : un monologue final attendu qui ne se concrétise pas.  Selon le compositeur, il ne s'agit pas d'un postlude mais plutôt d'une ouverture placée à la fin de l'opéra, à défaut d'en avoir été l'élément introductif.  Cette inversion de la structure habituelle se justifierait comme une « ouverture à la poésie ».

 

 

 

 

©Elisa Haberer/ONP

 

 

La présentation, quoique esthétiquement belle, est minimaliste.  Si le parti pris d'un environnement noir et blanc et la symbolique du portrait de la poétesse brossé par Modigliani dans les années 20, omniprésent et démultiplié, sont agréables à l'œil, la mise en scène de Nicolas Joel donne peu de relief à une histoire qui ne progresse pas, se bornant à des mouvements convenus.  À supposer qu'il faille se mesurer à la lenteur dramatique typiquement russe, peu de chose est fait pour l'habiter.  Le climat de terreur politique n'est palpable que lors des scènes de foule habilement construites.  De la distribution se distingue la prestation de Janina Baechle, Anna, dont le tour de force est d'être pratiquement toujours en scène et de devoir autant illustrer théâtralement son personnage que le chanter.  Restent les réserves mentionnées quant à la faconde orchestrale le disputant à la bonne propagation de la voix.  L'attrait de Mantovani pour les voix aiguës - qu'il partage avec beaucoup de ses confrères - se manifeste dans le choix des tessitures réservées à trois caractères : le fils Lev, un ténor de composition, le représentant de l'Union des écrivains, un contre-ténor, et l'amie comédienne Faina Ranevskaia, une soprano colorature.  Dans les deux premiers cas, les interprètes, Attila Kiss-B et Christophe Dumaux, se tirent fort bien d'affaire.  Pascal Rophé, un habitué de l'univers sonore de Mantovani, donne sans doute le meilleur d'une partition qui a du mal à se livrer.