On a coutume à propos de La Finta Giardiniera de Mozart d'assimiler opéra de jeunesse et ouvrage mineur.  C'est sans doute méconnaître ses caractéristiques propres.  Car ce « dramma giocoso » évolue à la frontière entre buffa et seria.  On y trouve même trois types de personnages : les bouffes, les sérieux, mais aussi les « mezzo carattere » ou demi-caractères.  Chez ces derniers, se mêlent le noble et le comique, comme il en va des deux héros de l'intrigue, la marchesa Violenta Onesti et le contino Belfiore - jeu de mot désignant une femme violente mais honnête et un galant fragile qui, s'il manie le ridicule, n'est pas dénué de sensibilité.  Ce jardin d'amour est prétexte à un marivaudage savamment entretenu qui traite du pouvoir meurtrier et fusionnel d'Éros.  Il est empli de tourments pour ceux qui s'y trouvent, trois couples qui se font et se défont, mus par l'excitation de la jalousie, taraudés par une suite d'actions contradictoires, emportés dans un jeu pervers d'inversion de la hiérarchie sociale : une marquise qui se fait passer pour simple jardinière, une servante qui compte bien conquérir les faveurs du maître des

lieux, etc.  Tout mène au dérèglement, voire à la folie pour ce qui est des deux protagonistes : ils ne savent plus qui ils sont et vont s'imaginer comme les fantômes de figures légendaires de l'Antiquité.  Mais ces caractères ne sont en rien monolithiques.  Ils sont façonnés par la musique qui décrit les angoisses, les doutes, les aspirations au bonheur.  Une musique qui emprunte souvent des tonalités mineures, fait peu ordinaire dans un opéra bouffe.  C'est dire qu'ici vraiment rien ne rime avec genre mineur.  Qu'un jeune compositeur de 19 ans peigne avec autant de profondeur les diverses facettes de l'âme humaine tient du génie.  Mozart y délivre un vibrant message d'amour et quelques caractères annoncent déjà les grands personnages à venir, ceux de la trilogie da Ponte en particulier.

 

©Bernd Uhlig

 

La reprise à La Monnaie de la production légendaire de Karl-Ernst et Ursel Herrmann, qui en 1986 réhabilita cet opéra, confirme la lucidité d'une dramaturgie lui insufflant la vie.  Dans le décor unique d'un élégant bosquet à la haute futaie qui se métamorphose à l'infini au gré des éclairages en autant de tableaux et d'atmosphères changeantes, les sept personnages évoluent sous l'impulsion d'un huitième, imaginaire, à la fois maître de cérémonie et deus ex machina.  Ce minuscule comparse - l'interprète, Mireille Mossé, est naine - tire les ficelles et conduit nos apprentis amoureux jusqu'aux limites d'eux-mêmes.  La scénographie, d'un équilibre presque parfait, évoque encore une sorte de labyrinthe, celui des sentiments, où l'on se cache derrière un tronc d'arbre si mince qu'on n'est pas loin de la fable de l'autruche, où l'on prend prétexte de tel détail futile, mais faussement anodin, pour se donner contenance.  La régie capte les rebondissements souvent improbables, les revirements réels ou feints qui, sous des dehors amusants parce que parodiques, font se dévoiler la vérité des sentiments, leur volatilité, la vulnérabilité des êtres aussi.  Les interprètes se prêtent volontiers à cette arithmétique galante.  Ils ne rechignent pas à la performance physique lors de courses-poursuite sur une fine aire de jeu ceignant la fosse d'orchestre.  Sandrine Piau, la Marchesa Violanta, déploie une svelte vocalité, notamment à l'heure des « arie agitate » qui caractérisent cette partie, tout comme celles d'Arminda et de Serpetta auxquelles Henriette Bonde-Hansena et Kateřina Knĕzíková prêtent de sûres vocalises.  Stella Doufexis déçoit dans le rôle du chevalier Ramiro, confié à l'origine à un castrat, et qui mérite ligne plus assurée.  Les messieurs sont à la hauteur : outre le vétéran Jeffrey Francis, un Podestat entreprenant qui au final ne gagne rien à l'affaire, et le bel hidalgo Adam Plachetka, Nardo, jardinier tout sauf benêt, le ténor Jeremy Ovenden apporte au petit comte Belfiore un style racé.  Si, au final, se dégage quelque monotonie, c'est à la direction musicale qu'il faut l'attribuer.  John Nelson, certes, imprime à l'orchestre une élégante douceur et dose avec soin les multiples variations d'intensité des ensembles.  Il manque cependant à sa vision l'ultime souple nervosité qui fait s'enflammer ces pages annonciatrices des chefs-d'œuvre mozartiens à venir.